TABLEAU DE LA VÉGÉTATION A LA SURFACE DU GLOBE
iJE Créateur des mondes ne s'est pas borné à décorer le nôtre de tout le luxe d'une brillante végétation; il a voulu la varier a chaque localité, en diversifier les formes à l'infini dans la disposition de leur ensemble , dans leur petitesse ou leur grandeur, dans la correspondance ou le contraste de toutes leurs parties. Elégance dans leur port, richesse dans leurs couleurs, délicatesse dans leurs parfums, tels sont les dehors séduisans sous lesquels se montrent aux yeux de Phomme, ces fleurs variées et nombreuses , filles aimables du printemps. Quelle est donc cette toute puis, ance qui couvre de végétaux la roche stérile, peuple les désfrts, porte la végétation jusque dans le fond des fleuves,' jusque dans les abîmes de l'Océan? Quel sublime pinceau a dessiné a grands traits ces riches décorations de la demeure de l'homme? Qui pourrait ne pas y reconnaître la main invisible du Créateur? il ne fait que l'ouvrir; des nuages de fleurs s'en échappent, et se répandent sur le sein de la nature.
Tous les hommes sont admis h la jouissance de ce spectacle; mais il n'appartient qu'à l'homme éclairé par l'observation, d'en jouir dans toute sa plénitude, d'en saisir la belle ordonnance. Au milieu de cette apparente confusion, il reconnaîtra que les plantes n'ont pas été jetées au hasard à la surface du globe ; que chacune d'elles est à sa place , qu'elle ne peut être ailleurs; que la beauté des sites, la variété des paysages disparaîtraient s'ils n'étaient revêtus des ornemens qui leur sont propres ; que les plantes des rivages seraient déplacées sur les hauteurs, tandis que celles des montagnes , descendant du sommet glacé de leur vaste amphithéâtre, ne produiraient plus le même effet dans nos plaines uniformes; qu'elles y perdraient leurs grâces naturelles, ainsi q;ue la douceur de leurs parfums, bu la vivacité
de leurs couleurs : telles se présentent la plupart de celles que nous sommes parvenus a pouvoir cultiver. Les fleurs, quelque brillantes qu'elles soient dans nos parterres, nous ont-elles jamais inspiré le même intérêt, que lorsque nous les rencontrons dans leur lieu natal? L'ordre symétrique, cet air de parure que nous leur donnons, vaut-il l'aimable désordre qui règne dans leur distribution au milieu des campagnes , éparses dans les bois , ou répandues dans les prairies ?
A la térité, la végétation n'est pas également brillante partout : relative aux lieux qu'elle doit embellir, elle prend le caractère de convenance qui se lie le mieux avec l'aspect des localités. Gaie et riante sur le bord des ruisseaux, élégante et gracieuse dans les vallées, riche, majestueuse dans les grandes plaines , elle n'est plus la même lorsqu'elle se montre sur la roche brûlante, ou qu'elle lutte sur les Alpes avec la neige et les glaces. Ainsi , dans cette admirable répartition des végétaux a la surface du globe, aucun lieu n'a été oublié , chacune de ses parties, si l'on en excepte le sable du désert , est revêtue de la parure qui lui convient. V^ingt, trente lieues de plaine et plus, dans la même contrée, a la même exposition , produiront partout k peu près les mêmes végétaux; mais si cette plaine est entrecoupée par des forêts, sillonnée par des vallons, hérissée de rochers et de montagnes, arrosée par des ruisseaux; si le sol est variable, s'il est humide ou sec, tourbeux ou crétacé, la masse des plantes variera également a chaque changement de situation et de température.
Si les localités d'un même J)ays nous offrent des plantes très-différentes, elles le sont encore bien davantage à mesure que nous nous avançons du Midi au Nord, du Levant au Couchant, et surtout lorsque nous passons d'un continent dans un autre, soit que nous parcourions la brûlante Afrique, les vastes contrées de l'Asie, ou les îles nombreuses de l'Amérique. Dans la plupart de ces contrées, la végétation est si abondante, si variée dans ses formes, si éloignée de celles que nous connaissons, que souvent nous aurions peine k croire les voyageurs , si leurs récits ne nous étaient confirmés par la possession des objets dont ils nous parlent; mais nous ne les connaissons qu^isolés, tronqués, altérés. C'est dans leur lieu natal qu'il faut les observer , pour se former une idée de la richesse et de la belle ordonnance que la nature a établies dans toutes ses productions. Ecoutons la-
( 3) dessus un de nos plus célèbres voyageurs , M. de Humboldt, dans ses Tableaux de la nature.
« C'est, dit-il, sous les rayons ardens du soleil de la zone torride, que se déploient les formes les plus majestueuses des végétaux. Au lieu de ces lichens et de ces mousses épaisses qui, dans les frimas du INord, revêtent l'écorce des arbres, sous les tropiques, au contraire, la vanille odorante, les cymlndium animent le tronc de l'acajou {anacardium) et du figuier gigantesque; la fraîche verdure des feuilles dupothos contraste avec les fleurs des orchidées, si variées en couleurs , les hauhinia , les grenadilles grimpantes, et les hanistcria aux fleurs d'un jaune doré, enlacent le tronc des arbres des forêts ; des fleurs délicates naissent des racines du cacaotier (theobroma), ainsi que de l'écorce épaisse et rude du calebassier ( crescentia) et du gustawia. Au milieu de cette abondance de fleurs et de fruits, au milieu de cette végétation si riche , et de cette confusion de plantes grimpantes, le naturaliste a souvent de la peine à reconnaître à quelle tige appaitiennent les feuilles et lesfleurs. Un seul arbre, orné de paullinia^ de bignoma^ de dendrobium ^ forme un groupe de végétaux, qui, séparés les uns des autres, couvriraient un espace considérable.
« Dans la zone torride, les plantes sont plus abondantes en sucs, d'une verdure plus fraîche, et parées de feuilles
ÎIus grandes et plus brillantes que dans les climats du Nord, .es végétaux, qui vivent en société, et qui rendent si monotones les campagnes de l'Europe, manquent presque entièrement dans les régions équatoriales. Des arbres, deux fois aussi élevés que nos chênes, s'y parent de fleurs aussi grandes et aussi belles que nos lis. Sur les bords ombragés de la rivière de la Madeleine, dans l'Amérique méridionale, on voit une aristoloche grimpante {aristolochia cordi- Jîora , Kunth ) , dont les fleuis ont quatre pieds de circonférence.
c( La hauteur pi^digieuse à laquelle s'élèvent, sous les tropiques , non-seulement des montagnes isolées , mais même des contrées entières, et la température froide de cette élévation, procurent, aux habitans de la zone torride, un coup d'oeil extraordinaire. Outre les groupes de palmiers et de bananiers, ils ont aussi autour d'eux des formes de végétaux, qui semblent n'appartenir qu'aux régions du Kord. Des
cyprès, des sapins et des chênes, des épines-vinettes et des aulnes, qui se rapprochent beaucoup des nôtres, couvrent les cantons montueux dn sud du Mexique, ainsi que la chaîne des Andes sous l'équateur. Dans ces régions , la nature permet a l'honune de voir, sans quitter le sol natal, toutes les formes de végétaux répandus sur la surface de la terre , et la voûte du ciel, qui se déploie d'un pôle a l'autre, ne lui cache alicun des mondes resplendissans. Ces jouissances naturelles, et une infinité d'autres, manquent aux peuples du ÎNord. Plusieurs constellations, et plusieurs formes de végétaux, surtout les plus belles, celles des palmiers et des bananiers , les graminées et les fongères arborescentes, ainsi que les mimosa^ dont le feuillage est si finement découpé, leur restent inconnus pour toujours. Les individus languis?.ans , que renferment nos serres chaudes , ne peuvent offrir qu'une faible image de la majesté de la végétation dans la zone torride.
(c Celui qui sait d'un regard embrasser la nature , et faire abstraction des phénomènes locaux , voit comme, depuis le pôle jusqu'à l'équateur, a mesure que la chaleur vivifiante augmente , la force organique et la vie augmentent aussi graduellement : mais , dans le cours de cet accroissement , des beautés particulières sont réservées a chaque zone; aux climats du tropique , la diversité des formes et la grandeur des végétaux; aux climats du Nord, l'aspect des prairies, et le réveil périodique de la nature aux premiers souffles de l'air printannier. Outre les avantages qui lui sont propres , chaque zone a aussi son caractère. Si l'on reconnaît , dans chaque individu organisé, une phj^sionomie déterminée, de même on peut distinguer une certaine physionomie naturelle , qui convient exclusivement a chaque zone. Des espèces semblables de plantes, telles que les pins et les chênes, couronnent également les montagnes de la Suède, et celles de la partie la plus méridionale du Mexique; cependant, malgré cette correspondance de formes, et cette similitude des contours partiels , l'ensemble de leurs groupes présente un caractère entièrement différent.
« La grandeur et le développement des organes dans les plantes dépendent du climat qui les favorise. Dans l'impuissance de peindre complètement les plantes de l'Amérique , nous hasarderons de tracer les caractères des groupes les
(5) plus saillans, en commençant par les palmiers : ils ont, entre tous les végétaux, la forme la plus élevée et la plus noble; c'est a elle que les peuples ont adjugé le prix de la beauté. Leurs tiges hautes, élancées, cannelées, quelquefois garnies de piquans, sont terminées par un fouillage misant, tantôt ailé j tantôt disposé en éventail. Leur tronc lisse atteint souvent une hauteur de cent quatre-vingts pieds. La grandeur et la beauté des palmiers diminuent k mesure qu'ils s'éloignent de l'équateur pour se rapprocher des zones tempérées. Un caractère frappant, et qui en varie l'aspect très-agréablement ^ c'est la direction des fouilles. Les folioles très-serrées du dattier et du cocotier produisent de beaux reflets de lumière à la face supérieure des feuilles , d'un vert plus frais dans le cocotier, plus mat et comme cendré dans le dattier. Quelle différence d'aspects entre les feuilles pendantes du poluia de coi'ija de l'Orénoque, même entre celles du dattier, du cocotier, et entre les branches du y«^w« ç.X à\\ pirijao , qui pointent vers le ciel ! La nature a prodigué toutes les beautés déformes au palmier y«gT/«, qui couronne les rochers granitiques des cataractes à'Atiirès et de Majpures. Leurs tiges élancées et lisses atteignent une hauteur de cent soixante à cent soixante-dix pieds ; de sorte que , suivant l'expression de Bernardin de Saint-Pierre, elles s'élèvent en portique audessus des forêts. Cette cime aérienne contraste d'tine manière surprenante avec le feuillage épais des ceiha^ avec les forêts de lauriers et de mélastomes qui l'entourent. Dans les palmiers a feuilles palmées, le feuillage touffu est souvent posé sur une couche de feuilles desséchées , ce qui donne à ces végétaux un caractère mélancolique.
« Dans toutes fos parties du monde , la forme des palmiers se réunit k celle des bananiers. Leur tige, plus basse, mais plus succulente, est presque herbacée, et couronnée de feuilles d'une contexture mince et lâche, avec des nervures délicates et luisantes comme de la soie. Les bosquets des bananiers sont la parure des cantons humides. C'est dans leurs fruits que repose la subsistance de tous les habitans des tro-
Ï)iques : ils ont accompagné l'homme dès l'enfance de la civiisation. Si les champs vastes et monotones, que couvrent les céréales répandues par la culture dans les contiées septentrionales de la terre, embellissent peu l'aspect de la nature , l'habitant des tropiques , au contraire , en s'établissant^
(6) multiplie, par les plantations de bananiers , une des formes de végétaux les plus nobles et les plus magnifiques.
« Les feuilles finement ailées des mimosa , des acacia y des g/editsia, des tamarins, etc., ont une forme que les végétaux affectent particulièrement entre les tropiques. Cependant on en trouve ailleurs que dans la i;one torride : ils ne manquent pas aux Etats-Unis d'Amérique, où la végétation est plus variée, plus vigoureuse qu'en Europe, quoiqu'a une latitude semblable. Le bleu foncé du ciel de la zone torride , qu'on aperçoit k travers leur feuillage délicatement ailé, est d'un effet extrêmement pittoresque.
«: Les cactiers ou les cierges (cactus) se montrent presque exclusivement en Amérique. Leur forme est tantôt spîiérique, tantôt articulée j tantôt elle s'élève comme destuvaux d'orgues, en longues colonnes cannelées. Ce groupe forme, par son extérieur, le contraste le plus frappant avec celui des liliacées et des bananiers ; il fait partie des plantes que Bernardin de Saint-Pierre a si heureusement nommées les sources végétales du désert. Dans les plaines dénuées d'eau de l'Amérique du sud, les animaux, tourmentés par la soif, cherchent le mclocactus ^ végétal sphérique a moitié caché dans le sable, enveloppé de piquans redoutables, et dont l'intérieur abonde eh sucs rafraîchissans. Les tiges du cactier en colonne parviennent jusqu'à trente pieds de hauteur , et forment des espèces de candélabres : leur physionomie a une forme frappante avec celle de quelques euphorbes d'Afrique.
« Tandis que les cactiers forment des oasis dispersées dans le désert privé de végétation, que les orchidées, sous la zone torride , animent les fentes des rochers les plus sauvages, et les troncs des arbres noircis par l'excès de la chaleur, la forme des vanilles se fait remarquer par des feuilles d'un vert clair, remplies de suc, et par des fleurs de couleurs panachées, d'une structure singulière : ces fleurs ressemblent a un insecte ailé , ou a cet oiseau si petit qu'attire le parfum des nectaires. La vie d'un peintre ne suffoait pas pour peindre toutes ces orchidées magnifiques qui ornent les vallées profondément sillonnées des andes du Pérou.
(f Les casuarinées, qu'on ne trouve que dans les Indes et les îles du grand Océan, sont dénués de feuilles, comme la plupart des cactiers : ce sont des arbres dont les branches
(7) ^ sont articulées comme celles des prêles. Cependant on trouve dans d'autres parties du monde des traces de ce type, plus singulier qu'il n'est beau. Les pins, les thuya, les cyprès appartiennent a une forme septentrionale, qui est peu commune dans la zone torride. Leur verdure continuelle et toujours fraîche égaie les paysages attristés par l'hiver, et annonce en même temps aux peuples voisins des pôles , que, lors même que la neige et les frimas couvrent la terre, la vie intérieure des plantes, semblable au feu de Prométhée, ne s'éteint jamais sur notre planète.
« Les mousses et les lichens, dans nos climats septentrionaux, les aroides, sous les tropiques, sont parasites aussi bien que les orchidées, et revêtent les troncs des arbres vieillissans : ils ont des tiges charnues et herbacées, des feuilles sagittées, digitées ou allongées, mais toujours avec des veines très-grosses. Les fleurs sont renfermées dans des spathes. Ces végétaux appartiennent plutôt au nouveau continent qu'a l'ancien. Le caladium ^ le potlios n'habitent que la zone torride.
« A cette forme des aroïdes, se joint celle des lianes , d'une vigueur remarquable dans les contrées les plus chaudes de l'Amérique méridionale, tels sont les pauUiniaj les bcuiisteria, les bignonia^ etc. Notre houblon sarmenteux et nos vignes peuvent nous donner une idée de l'élégance des formes de ce groupe. Sur les bords de l'Orénoque, les branches sans feuilles des bauhinîa ont souvent quarante pieds de long : quelquefois elles tombent perpendiculairement de la cime élevée des acajous; quelquefois elles sont tendues en diagonales d'un arbre à l'autre , comme les cordages d'un navire. La forme roide des aloès bleuâtres contraste avec la forme souple des lianes sarmenteuses , d'un vert frais et léger. Leurs tiges, quand ils en ont, sont la plupart sans divisions, a nœuds rapprochés, torses sur ellesmêmes, comme des serpens, et couronnées h leur sommet de feuilles succulentes, charnues, terminées par une longue pointe , et disposées en rayons serrés. Les aloès "a tige haute ne forment pas des groupes comme les végétaux qui aiment a vivre en société ; ils croissent isolés dans des plaines arides, et donnent par-là, aux régions du tropique, un caractère particulier de mélancolie. Une roideur et une immobilité triste caractérisent la forme des aloès j une légèreté riante et
(8) une souplesse moLile distinguent les graminées, et, en particulier, la physionomie de celles qui sont arborescentes. Les bosquets des bambous forment, dans les deux Indes, des allées ombragées. La tige lisse , souvent recourbée et flottante des graminées des tropiques , surpasse en hauteur celle de nos aulnes et de nos chênes.
« La forme des fougères ne s'ennoblit pas moins que celle des graminées dans les contrées chaudes de la terre. Les fougères arborescentes , souvent hautes de trente-cinq pieds , ressemblent a des palmiers ; mais leur tronc est moins élancé, plus raccourci, et très-raboteux. Leur feuillage plus délicat, d'une contexture plus lâche, est transparent , légèrement dentelé sur les bords. Ces fougères gigantesques sont presque exclusivement indigènes de la zone torride; mais elles préfèrent, a l'extrême chaleur, un climat moins ardent. L'abaissement de la température étant une conséquence de l'élévation du sol, on peut considérer, comme le séjour principal de ces fougères , les montagnes élevées de deux à trois mille pieds audessus du niveau de la mer. Les fougères a hautes tiges accorapagnent, dans l'Amérique méridionale, cet arbre bienfaisant dont l'écorce guérit la fièvre. La présence de ces deux végétaux indique l'heureuse région où règne continuellement la douceur du printemps. »
Après avoir observé avec M. de Humboldt la riche végétation des plus belles contrées de l'Amérique , si nous nous transportons sur les côtes sauvages et désertes de la Nouvelle-Hollande, avec MM. de la Billardière, Brown et Peyron, nous trouverons, dans le peu que Ton connaît de ce vaste continent, des végétaux tout a fait différens, quoiqu'au même degré de latitude. Ceux qu'on y a recueillis, se rapprochent davantage des plantes de l'ancien continent ; celles destinées a la nourriture de l'homme, y sont aussi raines qu'elles sont communes en Amérique; aussi ces contrées paraissent presque inhabitées, et les hommes qui y vivent, ont a peine un commencement de civilisation, tant est puissante l'influence des végétaux utUes pour la multiplication et le perfectionnement du genre humain. En renvoyant le lecteur aux ouvrages publiés, sur les plantes de la Nouvelle- Hollande, par MM. 'de la Billardière et Brown, je me bornerai a rapporter ici ce que M. Peyron nous a présenté de plus intéressant sur la végétation de l a terre Van-Diémen.
<( C'est un spectacle bien singulier, dit ce savant naturaliste, q^ue celui de ces forêts profondes, filles antiques de la nature et du temps, oii le bruit de la hache ne retentit jamais, où la végétation, plus riche tous les jours de ses propres produits, peut s'exercer sans contrainte, se développer partout sans obstacle; et, lorsqu'aux extrémités du globe, de telles forêts se présentent exclusivement formées d'arbres inconnus a l'Europe, de végétaux singuliers dans leur organisation , dans leurs produits variés , l'intérêt devient plus vif et plus pressant : la , régnent habituellement ime ombre mystérieuse, une grande fraîcheur, une humidité pénétrante; la, croulent de vétusté ces arbres puissans d'où naquirent tant de rejetons vigoureux : leurs vieux troncs, décomposés maintenant par l'action réunie du temps et de l'humidité , sont couverts de mousses et de lichens parasites. Leur intérieur recèle de froids reptiles, de nombreuses légions d'insectes ; ils obstruent toutes les avenues des forêts ; ils se croisent en mille sens divers : partout ils s'opposent à la marche , et multiplient autour du voyageur les obstacles et les dangers ; quelquefois ils forment, par leur entassement , des digues naturelles de vingt-cinq ou trente pieds d'élévation; ailleurs, ils sont renversés sur le lit des torrens, sur la profondeur des vallées, formant alors autant de ponts naturels dont il ne faut se servir qu'avec défiance. « A ce tableau de désordre et de ravages, a ces scènes de mort et de destruction, la nature oppose, pour ainsi dire, avec complaisance, tout ce que son pouvoir créateur peut offrir de plus imposant. De toutes parts on voit se presser, à la surface du sol, ces beaux mimosa ^ ces superbes métrosiderosy ces correa inconnus naguère a notre patrie, et dont s'enorgueillissent déjà nos bosquets. Des rives de l'Océan , jusqu'au sommet des plus hautes montagnes de l'intérieur, on observe les puissans eucalyptus , ces arbres géans des forêts australes, dont plusieurs n'ont pas moins de cent soixante a cent quatre-vingts pieds de hauteur, sur une cir^ conférence de vingt-cinq a trente et trente-six pieds. Les hancksia de diverses espèces, \q% protea , les e?nbothrîum , les leptospermum ^ ^e développent comme une charmante bordure sur la lisière des bois : ailleurs se dessinent les casuarina si remarquables par leur port , si précieux par la solidité , par les riches marbrures de leur bois 3 l'élégant exo-
( lo y^
carpos projette en cent endroits divers ses rameaux négligés comme ceux du cyprès : plus loin paraissent les jcanthorrca y dont la tige solitaire s'élance a douze ou quinze pieds audessus d'une souche écailleuse et rabougrie, d'où suinte abondamment une résine odorante ; en quelques lieux ; e montrent les cycas^ dont les noix, enveloppées d'un épiderme écarlate, sont si perfides et si vénéneuses : partout se reproduisent de charmans bosquets de melaleuca, de thcsium, de conchium , à'cvodia , tous également iiitéressans par leur port gracieux , ou par la belle verdure de leur léuillage , ou par la singularité de leur corolle et de leur fruit. Au milieu de tant d'objets inconnus, l'esprit s'étonne, et ne peut qu'admirer cette inconcevable fécondité de la nature , qui fournit a tant de climats divers des productions si particulières, et toujours si riclies et si belles. )>
L'heureux climat de l'Inde est peut-être le lieu de la terre où la nature étale avec plus de profusion le luxe de la végétation : habité par des peuples parvenus depuis longtemps a un haut degré de civilisation, les végétaux semblent être sortis également de leur état sauvage : tous offrent les formes les plus élégantes, et paraissent réHéchir, par la vivacité de leurs couleurs , ces flots de lumière que l'astre du jour verse continuellement dans leurs corolles. Ces belles contrées sont parfumées au loin par les plus précieux aromates, embellies par la famille superbe des liliacées : a peine peut-on y reconnaître quelques-unes des plantes observées en Europe. Lk croissent ces végétaux qui fournissent au commerce ces gommes , ces résines odorantes portées a un si haut prix ; ces plantes médicinales, qui, pendant longtemps, n'ont été connues que par leurs produits , et par des dénominations insignifiantes. C'est la que l'on apprend à quels arbrisseaux , a quelles plantes il faut rapporter le bois de campèche, le bois de couleuvre, la noix vomique, les casses, les myrobolans, le tamarin , le curcuma, le galanga, le gingembre, le cardamome, le zédoaire, le sang de dragon, etc. Dans les prés, dans les campagnes, végètent une immense quantité de jolies plantes, dont quelques-unes font la richesse de nos jardins, les beaux de rodendrum , les justicia, les achjranthes , les cerbera, les pontederia, les eranthemum,\es gloriosa, les croton, les acalypha, etc.
Dans ce tableau général de la végétation, n'oublions pas
un autre coin du globe où la nature srmLle s'être plue à montrer sa munificence dans le nombre infini d'espèces appartenant aux mêmes genres , a des genres dont le type de la plupart existait déjk dans notre Europe; a les mélanger avec d'autres genres particuliers a ce climat , et dont quelques-uns ont été remarqués parmi les plantes de l'Amérique ! tel se présente le Cap de Bonne-Espérance aux yeux du naturaliste qui le visite pour la première fois : il est frappé d etonnement a la vue de ces roches montueuses couvertes de plantes grasses, d'aloès, de mesembrianthemum, de stapélies ^ de crassula , de tétragones y elc. S'il pénètre dans les forêts, ce n'est plus celles de l'Europe ou de l'Amérique : il les voit toutes brillantes de cet éclat d'or et d'argent répandu sur les feuilles des nombreux protea. Traverse-t-il de vastes plaincb? il peut à peine y compter les espèces infinies de bruyère, les borboTiiayles blœjia, les penœa^ etc. Les buissons et les bois sont composés d'une foule d'arbrisseaux peu connus, de jolis phylica^ de passerines, de myrsinites, de taj-conanthes ^ d'ajtthospermum^ de rojcna , à'halleria , etc. , tandis que dans les prés nais* sent à l'envi les nombreux géranium^ les ixia, les glayeuls, les lobélies, les hémaiithes , les sélagines, les stébées, les immortelb s ;, etc., dont plusieurs brillent aujourd'hui dans nos parterres , ou font l'ornement de nos serres. Les seides espèces que nous possédons sont en si grand nombre , que nous avons peine a croire qu'elles puissent appartenir a une seule localité. Nous comptons plusieurs centaines de bruyères, de géranium, etc.
Pour connaître l'œuvre de lanattire, il nous a fallu l'observer dans ces contrées où la terre, abandonnée a ses productions naturelles, n'a point encore été bouleversée par la main de l'homme. Partout où celui-ci a établi sa puissance , il a soumis a son empire tout ce qui pouvait contribuer k son bien-être, embellir sa demeure : les animaux sont devenus ses esclaves; de riches moisscms, de vastes prairies ont remplacé les végétaux agrestes et sauvages ', d'antiques forêts sont tombées sous la hache, et la terre, dépouillée de ses premières productions, n'offre plus au loin, aux yeux de l'observateur, qu'un vaste jardin créé par l'industrie humaine. L'arbre des montagnes est descendu dans les plaines, et la plante exotique, plus utile ou plus
agréable, a chassé de son sol natal la plante nuisible ou sans utilité pour l'homme. Ce n'est donc que loin des grandes sociétés, dans des terres étrangères, dans des teiTes encore vierges, qu'on peut étudier la végétation dans son état naturel, la saisir dans ses modifications , dans son développement et ses progrès.
Cependant il existe encore des terrains en Europe que le pouvoir de l'homme n'a pu soumettre en totalité; mais ce n'est que parmi les roches sourcilleuses, et jusque sur le sommet des Alpes , qu'il les faut chercher. Là , des monts élevés sur des monts, s'élançant jusqu'au delà des nues, forment autant de gradins garnis chacun d'une végétation particulière, et dont le caractère change a chaque degré d'élévation; la, se succède, à mesure que l'on s'élève, la température des divers climats, depuis celle des tropiques jusqu'à celle des pôles, ainsi que plusieurs des végétaux particuliers a chacun de ces climats.
Au pied de ces montagnes et dans les vallées inférieures végètent les plantes des plaines , et une partie de celles des contrées méridionales de l'Europe. Des forêts de chêne occupent le premier plan; elles s'élèvent, mais en perdant a mesure de leur force et de leur beauté, jusqu'à une hauteur d'environ huit cents toises^ dernier terme de leur habitation. Le hêtre s'y montre également; mais le chêne a déjà disparu, qu'on retrouve encore des hêtres plus de cent toises audessus. Dans la zone qui leur succède, ces arbres, plus exposés a l'impétuosité des vents , offriraient trop de prise a leur action par leur cime épaisse et leurs larges feuilles. Le pin, l'if, le sapin, garnis d'un feuillage finement découpé , élèvent impunément, jusque vers les nues, leur tronc robuste, peu ramifié. L'action des vents ne trouvant plus la même résistance, se divise et perd de sa force entre leurs feuilles courtes et menues. Cependant ces arbres ne peuvent guère parvenir au defa de mille toises : c'est alors que des bois d'aliziers et de bouleaux , des touffes de coudriers et de saules, des berceaux de rhododendrum osent braver le froid et les tempêtes jusqu'à la hauteur de douze cents toises. Audessus, se montrent, mais avec une stature bien plus basse, une foule de jolis et d'élegans arbustes, les daphnés, les passerines , les globulaires , des saules rampans , quelques cistes ligneux.
Au de-la, jusqu'à la région des glaces, on ne trouve presque plus de végétaux ligneux , si l'on en excepte quelques bouleaux nains, quelques saules rabougris, longs à peine de quelques pouces. Un gazon court, gracieux et touffu sort tous les étés de dessous des monts de neiges , et se couvre d'une foule de jolies petites fleurs a feuilles en rosettes, à hampe nue, à racines vivaces : c'est la patrie des nombreuses saxifrages, des élégantes primevères, des gentianes , des renoncules, et d'une foule d'autres plantes en miniature. L'affreuse nudité des pôles règne sur le sommet de ces montagnes surchargées de glaces perpétuelles : s'il y reste encore quelques traces de végétation, elle n'existe que dans quelques lichens, qui cherchent, comme ils le font ailleurs, a y jeter, mais en vain, les bases de la végétation.
Ainsi le voyageur, parvenu sur ces moniagnes, à la région des glaces, a éprouvé en peu d'heures les divers degrés de température qui régnent dans chaque climat depuis les tropiques jusqu'aux pôles : il a pu observer une partie des plantes qui croissent depuis environ le 4^° de latitude jusqu'au 70°, c'est-à-dire dans une longueur d'environ huit cents lieues, phénomène qui existe sur toutes les hautes montagnes , tant de l'ancien que du nouveau continent, avec quelques modifications particulières aux localités. Les observations faites par M. de Huraboldt dans les régions équinoxiâles et sur les plus hautes montagnes de notre globe , nous en fournissent la preuve. On y retrouve, mais seulement à la hauteur de cinq cents toises, le même ordre dans la gradation des espèces : à la vérité , celles-ci ne sont plus les mêmes qu'en Europe, mais elles ont le même caractère de correspondance dans leur port, leur grandeur, leur consistance. La zone brûlante , qui occupe l'espace inférieur àepuis le niveau de la mer jusqu'à cette hauleur, jouissant d'une tempéraiure inconnue a notre Europe , est habitée par des végétaux particuliers à ce climat : c'est, comme nous l'avons vu plus haut, la patrie des palmiers, des bananiers, des amomes , des fougères en arbre , etc. Ce n'est donc qu'à la hauleur de cinq cents toises qiic commence, sur le» montagnes de la zone torride , le climat correspondant à la base des Alpes , à partir du niveau de la mer, et ce ne peut être que là où commence également la zone des plantes correspondantes à celles de l'Europe-.
Tel se développe aux regards de l'homme le spectacle toujours varié, sans cesse renaissant de la végétation, spectacle riche dans sa composition, admirable dans ses contrastes, sublime dans son harmonie, et qui n'a coûté a la nature que de soumettre les formes a l'influence des diverses températures, je dis des températures, et non des clin^ats. Il est eu effet très- essentiel de remarquer que la production des espèces végétales est bien plus dépendante de l'action de la chaleur ou du froid, de la sécheresse ou de l'humidité, que de la différence des climats, tellement qu'on peut rencontrer, comme en effet on rencontre assez souvent, les mêmes espèces a des latitudes très-différentes , mais où règne , par les circonstances locales, le même degré de température : c'est ainsi que nous trouvons , sur les hautes montagnes des contrées méridionales de notre Europe, des plantes de la Suède, de la Norwège, et même celles de la Laponie et du Spitzberg. Tournefort avait fait la même observation dans l'Asie mineure , sur le mont Ararat. Au pied de la montagne se présentent les plantes de l'Arménie; à mesure qu'on s'élève, celles de l'Italie et du midi de la France, puis celles de Suède, et, approchant du sommet, les plantes dé la Laponie. C'est par des moyens aussi simples, que la natu?^e a écarté de la surface du globe cette monotone uniformité qu'y produiraient les plantes , si partout elles étaient les mêmes-, mais, soumises aux influences de l'atmosphère, que de formes variées elles olTrent à notre admiration ! Une température constamment humide et chaude, telle que celle des contrées équinoxiales , entretenue par les rayons d'un soleil brûlant , par les émanations d'un sol arrosé par le débordement des grands fleuves et des lacs , donne à la végétation cette vigueur qui étonne dans ces grands et superbes végétaux particuliers à ces climats. Une autre forme de plantes se montre dans ces contrées exposées a ralternative des saisons chaudes et froides; elle est plus égale sur les côtes maritimes , où la température est moins variable ; mais les plantes prennent un autre aspect sur les hautes montagnes, où soufflent fréquemment des vents secs et froids ; elles varient peu dans les eaux douces , dans celles de la mer, se trouvant placées dans un milieu moins sujet aux intempéries de l'atmcsphère. L'inîei'sité et la durée de la lumière, les nuits longues et humides, occasionent autant de modifications
( '5) différentes dans les formes végétales : aussi la nature a tellement fixé la station des plantes, que jamais les saules nains et rampans ne descendront du sommet de leurs montagnes pour se placer avec nos saules-osiers sur le bord des ruisseaux , et les primevères, qui décorent les pelouses des Alpes, ne viendront pas se mêler à celles de nos prairies.
De ces considérations est née l'idée d'une géographie botanique, dans laquelle les plantes sont distribuées par groupes, qui ont chacun leur hauteur déterminée, leur climat, leurs limites. Plusieurs naturalistes se sont livrés à ce genre d'observations, mais aucun ne l'a porté aussi loin que M. de Humboldt, qui a publié, sur ce sujet, des mémoires d'un grand intérêt. D'après les observations de ce savant voyageur , et celles faites en partie avant lui, on voit les plantes crucifères et les ombellifères disparaître presque entièrement dans les plaines de la zone torride, tandis qu'elle est le séjour des palmiers , des fougères en arbre, des graminées gigantesques, des orchidées parasites. Dans les zones tempérées croissent en abondance les malvacées , les labiées, les composées, les caryophjllées , très-rares sous l'équateur. Les conifères , un grand nombre d'arbres amentacés appartiennent aux régions boréales. Il est d'autres familles qui se retrouvent presque dans toutes les contrées du globe, telles que les graminées, les cypéracées, mais sous des formes différentes, selon les températures. Les unes rivalisent presque de grandeur avec les palmiers, tels sont les bambous , etc. ; d'autres ne forment qu'un gazon court et touffu. Les bornes de cet ouvrage ne me permettant pas de donner plus de développement à ces intéressantes considérations , je renvoie le lecteur aux savantes dissertations de Linné, Stationns et coloniœ plantanim , au Tentamen historiœ geo^raphicœ vegetahilium du professeur Strohmayer, et particulièrement aux mémoires de MM. de Humbolclt et Ramonrl.