CHAPITRE SECOND
Des espèces.
Lia. détermination des espèces est le travail le plus important du naturaliste, il en est aussi le plus difficile. Tant u'un objet est considéré isolément , ce n'est qu'un individu :
suffit, pour le bien connaître, d'en examiner toutes les parties, tous les attributs. Si le travail était borné à ces recherches, par lesquelles cependant il faut nécessairement commencer, il aurait peu de difficultés; mais bientôt se présentent d'autres êtres assez semblables a celui que nous avons d'abord observé, qui en diffèrent par quelques caractères particuliers, et qui nécessitent dès lors une comparaison entre deux ou plusieurs individus. En examinant attentivement tous les points par lesquels ils se rapprochent et ceux par lesquels ils diffèrent, nous aurons k prononcer sur l'importance des caractères qui les séparent : la distinction des espèces sera la suite de cet examen.
C'est ici que les difficultés naissent en foule : les individus provenus des semences de la même plante offrent souvent entre eux des différences très-remarquables , et telles que, si l'on ignorait leur origine, on n'hésiterait presque pas à les regarder comme autant d'espèces distinctes. A la vérité, cette difficulté semble disparaître, en admettant pour principe que tous les indwidus produits par les semences de la même plante appartiennent essentiellement à la même espèce , quelles que soient les différences accidentelles qui surviennent à ces individus.
L'application de ce principe éprouve peu de difficultés pour les plantes que nous cultivons , et dont nous connaissons l'origine. Nous pouvons toujours rapporter avec certitude les variétés qu'elles fournissent, à l'espèce qui les a produites; mais il n'en est pas de même pour les plantes que nous rencontrons dans la nature , ou que nous observons isolées dans les collections : il faut, pour celles-ci, toute l'intelligence du botaniste, beaucoup d'expérience, une longue suite d'observations : encore lui arrivera-t-il souvent
( i6) de ne prononcer que par conjectures sur la distinction de plusieurs espèces, incertain si les caractères qui les différencient ne sont pas plutôt des variétés locales , que des attributs constans et invariables.
Nous^vons tous les jours la preuve que les tiges, les feuilles, etc., varient d'une manière étonnante dans certaines plantes : les premières, par leur consistance herbacée ou ligneuse, par leur position dressée ou couchée, par leur structure simple ou rameuse; les secondes, par leur forme, leur grandeur, leur bordure entière, sinuée, lobée ou dentée, etc. Les calices, dans les fleurs, varient par leurs découpures; les pétales, par leur nombre, par leur grandeur, par leur forme : il en est de même du nombre des étamines et des styles; les fruits eux-mêmes nous présentent beaucoup de variétés dans leur grosseur, leur couleur, leur forme , dans le nombre de leurs loges et de leurs semences , occasionées par Tavortement de plusieurs d'entre elles.
Malgré ces observations, qui font sentir combien est difficile la distinction des espèces ;, et la rapidité avec laquelle elles se sont multipliées aux yeux des botanistes peu expérimentés, nous croyons cependant qu'on peut parvenir, a la longue, à saisir les caractères qui constituent une véritable espèce.
Ces caractères , ou plutôt la différence ^ui existe entre deux espèces est dépendante de l'organisation particulière de chacune d'elles : par exemple, la distribution et la direction des nervures dans les feuilles établissent une distinction assez constante dans les espèces; celles dont les nervures sont toutes longitudinales, dirigées de la base au sommet des feuilles; celles où elles sont latérales et confluentes vers le bord des feuilles , les conservent telles , quelles que soient les variétés : si elles offrent une autre disposition, elles annoncent une autre espèce. Les nervures latérales, qui s'élendent jusqu'au bord des feuilles, peuvent, en les dépassant quelqueiois, les rendre dentées, lobées ou épineuses a leur contour , tandis que d'autres restent entières souvent sur le même individu : telles sont les feuilles du houx, du chêne vert, de l'aune, de l'érable plane, etc., entières ou épineuses dans les deux premiers, dentées, lobées ou crépues dans les deux autres. Il en Cbt de même de beaucoup d'autres caractères qui tiennent essentiel-
leraent à l'organisation particulière de la plante, tels que l'inflorescence dans un grand nombre de cas , la situation des feuilles, la distribution et la direction des branches et des rameaux : d'ailleurs , l'expérience nous apprend tous les jours qu'elles sont plus sujettes a fournir des variétés, que beaucoup d'autres.
Il faut aussi convenir que nous trouvons rarement dans la nature ces nombreuses variétés qui existent dans nos jardins : la raison en est qu'a force de culture et de soins, nous parvenons a faire croître des plantes h une exposition , a une température, et dans un sol où elles ne seraient jamais venues, si elles eussent été abandonnées à elles-mêmes. Toutes ces circonstances locales leur font perdre une partie de leurs caractères, et changent très-souvent leur port naturel, en les rendant ou plus grandes, ou plus petites. Si l'on excepte ces plantes rustiques qui croissent presque indifféremment dans toutes sortes de terrains et a toute exposition , les autres semblent être destinées par la nature k n'exister que dans des contrées, dans des sols et à des expositions particulières : leurs graines, quoique souvent disséminées au loin, ne réussissent que dans les localités qui leur conviennent; partout ailleurs , ou bien elles ne germent pas, ou les individus qui y croissent, faibles et ianguissans, périssent avant la maturité des semences. Il est telle plante des hautes' montagnes, qu'on n'a j amais rencontrée dans les plaines , et qui cependant se propage dans nos jardins d'après les raisons exposées plus haut. Il se trouve cependant des circonstances particulières où des plantes finissent par se naturaliser dans des climats ou des. terrains qui leur sont étrangers : alors il en résulte des variétés qui perdent a la longue leur type originel , et se reproduisent , a la suite de nombreuses générations, douées de ces nouveaux attributs qu'elles ne perdent point, et qui portent a faire croire a la formation de nouvelles espèces. Il serait alors a , désirer qu'on put reporter ces plantes dans la patrie de leur aïeux, en suivre les générations successives, et s'assurer si elles reprendraient avec le temps leur caractère primitif.
La détermination des espèces n'est donc point et ne peut être arbitraire. C'est à tort que quelques auteurs ont prétendu qu'il n'existait dans la nature que des individus : elle a donné aux espèces une détermination constante, des caractères qui se perpétuent de génération en génération , qui
quelquefois peuvent être altérés par des circonstances locales, mais qui souvent se rétablissent lorsque les plantes se retrouvent dans leur première situation. Si ces caractères ne sont pas toujours ceux que nous leur attribuons, c'est que plusieurs nous échappent , faute d'observations suifi^antes : d'oii il suit que nos espèces peut/eiit bien être arbitraires, mais jamais celles de la nature. De là est née la variété des opinions : elle existera toujours pour un grand nombre déplantes vues sèches dans les herbiers, ou dont on n'a pu observer la reproduction. De pareils doutes ne pourront être levés qu'autant qu'on se trouvera à portée de suivre ces plantes dans leur lieu natal. Au reste, ce ne sont pas toujours les différences les plus apparentes qui constituent le caractère de l'espèce : elles ne forment quelquefois que de simples variétés, comme dans le sureau commun à feuilles laciniées.
D'un autre côté, il arrive que, dans certaines plantes, les caractères spécifiques sont si peu apparens, qu'il faut la plus grande attention pour les apercevoir : je me bornerai à en citer un exemple. Le spergula arvensis (la spargoute) et le spergula peutaudra sont deux plantes qu'il est facile de confondre quand on ne considère que leur port. Le caractère établi sur le nombre des étamines ne peut être admis, la première n'ayant quelquefois que cinq étamines, comme la seconde, au lieu de dix; mais, dans le spergula pentau^ dra, les semences sont lisses, comprimées, entourées d'une bordure blanchâtre et memljraneuse, tandis que, dans le spergula arueusis^ elles sont convexes, un peu ridées, et sans rebord membraneux.
C'est ici que le botaniste doit devenir minutieux, presque a l'excès; qu'il doit oublier momentanément ces grandes vues qui embrassent l'ensemble des êtres dans tous leurs rapports, et qui les lient les uns aux autres : ici, il ne doit vojr d'abord que l'individu , en examiner tous les attributs; la disposition et la forme des poils, des glandes, des pores; la distribution et les ramifications des nervures et des veines dans les feuilles, les pétales, etc.; enfin les modifications des organes même en apparence les moins importans. C'est de 1 ensemble de ces observations que résulte la connaissance parfaite des plantes , et cette expérience qui fait distinguer l'espèce de la variété.
Tout pénible que puisse paraître un pareil travail pour une
imagination active, toujours disposée à planer sur les grands phénomènes de l'univers, il n'est pas moins nécessaire pour nous guider dans nos observations, rectifier notre jugement, donner plus d'intérêt à nos méditations, et nous initier dans ces détails , qui, seuls, nous conduisent à la découverte des lois de la nature; c'est enfin le moyen de lui dérober quelqnes-uns de ses secrets. Dans les arts, comme dans la nature, l'ensemble d'un grand tableau ne nous frappe que par la perfection et l'accord des détails : nous en éprouvons l'effet; mais l'artiste seul peut juger des causes qui le produisent. C'est pour avoir trop long-temps méconnu ces sortes de recherches, que la science a fait, pendant une longue suite de siècles, si peu de progrès. Que de merveilles nVt-on pas découvert dans les seuls organes sexuels, dans les anthères, dans le pollen fécondant qu'elles renferment, dans la forme, la position de l'embryon, ainsi que dans toutes les parties qui l'accompagnent ! autant d'observations minutieuses en apparence, que l'œil peut a peine saisir, mais dont la grande importance est aujourd'hui généralement reconnue.
Les variétés peuvent-elles quelquefois parvenir a former de nouvelles espèces, soit parmi les plantes incultes, nées, par des circonstances locales, dans des contrées ou dans un sol différent de celui qu'elles habitaient d'abord, soit plus fréquemment, dans nos jardins, par les changemens que la culture occasione dans les individus? Faudra-t-il placer au nombre des espèces toute plante qni conserverait, par une suite de générations bien constatées, les nouveaux attributs sous lesquels elle se présente depuis long-temps dans nos parterres ou nos vergers? Si les variétés, reproduites constamment les mêmes par les semences , ne peuvent pas obtenir, avec le temps, les prérogatives d'une espèce nouvelle, il faudra alors renoncer au principe fondamental établi pour la distinction des espèces : si nous l'abandonnons, ou si nous voulons y mettre des exceptions, tout rentrera dans l'arbitraire, la confusion et le désordre.
J'en trouve la preuve dans les peines inutiles que nous nous sommes données jusqu'à présent pour découvrir, dans la nature, l'espèce primitive d'un grand nombre de plantes livrées depuis des siècles a la culture. Comment se fait-il qu'elle ait échappé aux recherches de tous les voyageurs
naturalistes qui ont parcouru avec tant de soins toutes les contrées du globe? Plusieurs espèces de froment, d'orge et d'avoine , plusieurs plantes potagères , légumineuses et autres lie nous sont connues que dans leur état de culture : je ne doute presque pas qn'elles ne doivent leur existence a quelques-unes des autres plantes sauvages du même genre, dont elles se rapprochent. Les variétés les plus frappantes sem- . blenteire une disposition et, en quelque sorte, un essai que fait la nature pour le passage d'une espèce a une autre. On a, jusqu'à présent, donné trop peu d'attention a ces variétés : elles pourraient néanmoins uous fournir des faits trèsimportans sur la formation des espèces, sur les moyens qu'emploie la nature pour en multiplier le nombre, sur les changeraens , les altérations que leur font éprouver les circonstances locales.
Quoiqu'il paraisse un peu téméraire, d'après l'opinion la plus généralement adoptée , d'avancer qu'il se forme de nouvelles espèces dans la nature, il est bien difficile de nier cette assertion quand on observe avec soin ce qui se passe tous les jours dans nos jardins, où il n'est pas rare de voir des variétés finir par se reproduire constamment les mêmes par leurs semences. Pourquoi la même chose n'arriveraitelle pas dans la nature? A la vérité, il nous est plus difficile d'en acquérir la certitude, parce qu'en découvrant une nouvelle espèce, même dans des lieux depuis long-temps parcourus, nous sommes portés à croire qu'elle n'avait point été observée, n'ayant d'ailleurs aucun moyen pour prononcer sur son origine : il s'en trouve néanmoins qui sont tellement intermédiaires entre deux autres espèces connues, qu'on n'a pu s'empêcher de les regarder comme des hybrides, produites par l'émission de la poussière des étamines d'une espèce sur une autre espèce ' ; d'où résulte quelquefois une nouvelle plante, qui tient de Tune et de l'autre. Ce phénomène n est pas très-rare dans les grands jardins, où se trouvent réunies, dans les mêmes parterres, des plantes nombreuses appartenant au même genre, par conséquent très-rapprochées les unes des autres.
Le mélange de la poussière des étamines n'est pas la seule cause qui produise de nouvelles espèces : les circonstances
^ Voyez Amœn. academ, : Lin., toI. m. Plantée hjhidœ.
locales, la nature différente du sol, l'exposition à l'ombre ou au soleil , sur les hauteurs, dans les plaines ou les vallées, dans les lieux secs ou humides; le changement de température et de climat, peuvent occasioner et occasionent en effet tous les jours des changemens notables dans le caractère des plantes. Il en résulte d'abord des variétés dont quelques-unes finissent par se reproduire avec leurs nouveaux caractères, et par prendre place parmi les espèces; il est même a croire qu'elles se forment assez fréquemment dans les contrées abandonnées a leurs seules productions , et oii croissent souvent, dans un très-petit espace de terrain, un très-grand nombre de plantes du même genre : telles , au cap de Bonne- Espérance, les bruyères, les géranium, les mésembrianthémum, les euphorbes, les aloès, lescrassules, les glaïeuls , les ixia, etc.
Outre les causes locales, on peut encore ajouter le grand nombre d etamines doiit la plupart de ces plantes sont pourvues : d'où il doit résulter , quand leur poussière est dispersée par les vents, si violens dans ces contrées, un mélange favorable a la production de plantes hybrides. Nous voyons en effet que les genres les plus nombreux en espèces sont , la plupart, les plus fournis d'étamines : tels sont ceux cités plus haut , ainsi que les mimosas, les rosiers, les renoncules, les anémones, les cistes, etc. Ces genres grossissent tous les jours, et renferment de plus un nombre incalculable de variétés.
Non-seulement nous concevons la possibilité de la création d'es{)èces nouvelles, mais encore nous en avons fréquemment la preuve sous les yeux. Je ne parlerai pas de plusieurs hybrides bien reconnues; mais combien de plantes se montrent, pour la première fois , dans nos jardins de botanique, dont on ne connaît ni Forigine ni la patrie, qu'on ne se rappelle pas d'avoir ni ensemencées ni culiivées! Elles se rapprochent , a la vérité , d'autres plantes connues , mais avec lesquelles on ne peut les confondre : reproduites par leurs semences, elles se placent alors parmi les espèces. D'une autre part, que de variétés se découvrent tous les jours parmi nos plantes potagères ou légumineuses, paimi nos fleurs d'ornement, qui pourront bien avec le temps conserver, par la reproduction, leui- nouveau caractère!
Il est, à la vérité, très-difficile de prouver autrement
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que par l'analogie, qu'une espèce a été produite par une ou plusieurs autres, surtout pour les plantes des champs, dont on ne peut pas suivre les mélanges. Je crois pouvoir, a ce sujet, présenter les considérations suivantes, non comme principes, mais comme autant de problèmes que je soumets à l'examen et aux observations des naturalistes :
t". Il se forme, quand les circonstances sont favorables, de nouvelles espèces de plantes à la surface du globe, soit par le changement de localité, soit par le moyen d'autres espèces congénères.
1". Une espèce unique en son genre, ou unique dans une contrée, ne peut produire d'espèces nouvelles que par un changement de localité, très- rarement par une fécondation bâiarde.
3". La production des espèces nouvelles doit être d'autant plus fréqueiUe, que les contrées où elles se forment sont plus abondantes en autres espèces du même genre. Cette nouvelle création a lieu plus particulièrement par une fécondation bâtarde, c'est-'a-dire par l'émission de la poussière des étamines d'une plante sur une autre plante d'une espèce différente.
4°. Le mélange des étamines d'espèces congénères produit d'autres espèces congénères.
5°. Lorsqu'une plante est fécondée par les étamines d'une autre plante d'un genre différent, mais très-voisin, il peut en résulter un genre nouveau.
Je répète que je ne présente ici ces idées que comme des conjectures, qu'on prendra pour ce quelles valent : elles me semblent mériter quelque attention, pourvu qu'on ne croie pas que je veuille établir un système. Je sais qu'on est toujours tenté de repousser tout ce qui s'oppose aux idées reçues ; mais je sais aussi que ce n'est souvent qu'a force de conjectures qu'on peut parvenir à découvrir la vérité, avec la réserve néanmoins de ne pas donner pour elle ce qui n'est encore qu'un simple soupçon.
Si, dans une matière aussi épineuse, quelques exemples ne suffisent pas pour prouver ce que je viens d'exposer, ils suffiront du moins pour fixer l'attention , et conduire a des observations plus étendues. Peut-on, en effet, ne pas reconnaître, dans un grand nombre de genres, des rapports tels entre les espèces , qu'elles sont souvent très-dilficiles a dis-
( ^3 ) tinguer, et portent a croire qu'elles doivent leur origine a Tuie souclie commnne, je veux dire a une espèce pr niilive. Prenons pour exemple le genre sajcifrage : la plupart des nombreuses espèces qui le composent se plaisent, de préférence, siu^ les hauteurs, dans des terrains secs et pierreux : elles croissent particulièrement dans les montagnes des Pyrénées et des Alpes a différentes élévations. Il en est qu'on ne rencontre que sur le sommet des rochers les plus élevés : celles-ci , continuant a croître au même point d'élévation et k la même exposition , ont conservé leur caractère; mais à mesure que leurs semences se sont répandues dans les terrains inférieurs (supposition qui n'a rien de contraire aux lois de la nature), à mesure qu'elles sont parvenues à se reproduire dans un sol et a une exposition un peu différens de leur lieu natal , elles doivent avoir éprouvé quelques changemens dans leur port, dans leur développement, dans quelques-uns de leurs caractères spécifiques, occasionés par rinflnence dune température plus douce et par d'autreg circonstances.
Ces changemens deviendront bien plus sensibles a mesure que ces plantes ,2:agneront des lieux plus bas , qu'elles croîtront dans des sols un peu différens, moins arides , plus humectés, plus gazonneux, etc. : alors leurs tiges, d'abord presque nulles, s'allongent, se ramifient ; leurs (éuilles prennent plus de développement, plus d'ampleur; les fleurs sont plus grandes, plus nombreuses, diversement colorées, selon qu'elles se trouvent ou frappées par les rayons du soleil, ou ombragées par d'autres végétaux; enfin une foule de circonstances peuvent altérer continuellement les caractères primitifs des espèces anciennes , et donner naissance à de nouve les. Les unes et les autres continuant à se reproduire, il en résulte une suite d'espèces d'autant plus rapprochées, qu'elles sont nées à des hauteurs et dans des sols peu différens j mais plus elles s'éloigneront de leur terre natale, plus elles différeront entre elles, et l'espèce qui croît au sommet des Alpes ne se retrouvera plus à leurs pieds : elle n'y arrivera que lorsque ses semences auront éprouvé plusieurs mutations en descendant de ces hauteurs, et produisant des individus que l'influence de chaque zone aura rendus plus propres à vivre dans une température plus douce et dans un sol moins aride. Sans ces passages gradués, éta-
blis par la nature , le Dombre des espèces serait bien moins étendu.
On peut encore remarquer que les genres ne multiplient leurs espèces qu'autant que celles-ci croissent dans des sols et à des expositions difïcrentes : le même terrain ne fournit ordinairement qu'un très-petit nombre d'espèces. Ce sont principalement les plantes des montagnes , répandues ensuite dans les plaines, dans les bas lieux, qui produisent, par les variétés, les espèces les plus uombreuses : telles sont celles renfermées dans les mitinhùium , les tcucriinn^ les^<^raiiiiiin^ les plantains, les gentianes, les véroniques, les tbyms, les saules, les saxifrages, les renoncules, etc.
Nous sentirons encore mieux la formation des espèces , si nous nous reportons aux grandes révolutions que le globe terrestre a éprouvées. L'époque la plus remarquable de leur multiplication est celle, sans doute, où les eaux, couvrant la surface du continent, ont commencé h se retirer : nos montagnes, aujourdliui les plus élevées, telles que celles des Pyrénées et des Alpes, ne devaient être alors que le plateau d'îles saillantes au-de.sus des eauxj leur élévation, et par conséquent leur température, étaient bien différentes de ce qu'elles sont aujourd'bui, et les plantes que nous y trouvons maintenant ne pouvaient pas être les mêmes. Avec l'abaissement ou la retraite des eaux, les plaines sont devenues des sommets de montagnes; la température, l'exposition, la qualité du terrain ont cessé d'être les mêmes; la nature des végétaux doit avoir également éprouvé de grands cbangemens. Ils ont pris insensiblement le caractère des nouvelles localités : les arbres ont disparu sur les grandes hauteurs; ceux qui ont pu résister, tels que les bouleaux, les saules, etc., se sont déformés, rapetisses, convertis en petits arbustes rampans, les tiges des plantes herbacées, raccourcies ou durcies en souches presque ligneuses, ont perdu leurs ramifications, ou bien elles se sont étalées sur les rochers en touffes gazonneuses; les feuilles, frappées par le froid, se sont rétrécies et durcies; enfin, le port entier des plantes, les formes de leurs organes ont pris peu à peu im autre aspect, tandis que celles de leurs semences qui ont suivi les eaux dans leur abaissement, se trouvant dans la même température, ont conservé leur premier caractère : celles des hauteurs, au contraire, placées dans une atmo-
sphère qui s'est refroidie, couvertes de neige pendant les trois quarts de l'année, sans cesse exposées à l'action des vents, n'éprouvant que quelques mois de clialeur, n'ont pu résister qu'en prenant une contexture plus relative aux circonstances. Ce qui a pu les sauver en partie vient sans doute de ce que ces changemens ne sont très-probablement arrivés que graduellement : ce n'était d'ybord que des variétés qui, en se soutenant, en se reprodui aiit constamment, ont dû prendre place parmi celles que nous avons nommées espèces. Je Fuis même assez porté à croire qu'il n'y a eu d'abord , pour chacun de nos genres actuels , qu'une seule espèce primitive, qne les autres se sont formées à la longue par lechangemeiit de localités, si toutefois l'on croit devoir admettre, ainsi que j'en ai fait voir la possibilité, qne des variétés puissent avec le temps se perpétuer comme espèces .
L'espèce primitive est sans doute très-difficile, pour ne pas dire impossible, a découvrir; je crois cependant , dans les recherches qu'on essaierait d'en faire, qu'elle ne pourrait se trouver que dans les plantes qui croissent aux lieux peu élevés au-dessus du niveau des eaux de la mer : on en conçoit la raison , d'après ce qui a été dit plus haut. Il est en effet très-évident que si, par un accident quelconque, les eaux de la mer venaient à se retirer, ou a baisser au point de rendre les terres basses aussi élevées au-dessus du niveau de la mer que le sont aujourd'hui nos Alpes, la face de la végétation, ainsi que les formes des végétaux, changeraient également par l'influence d'une nouvelle température. Beaucoup, sans doute, périraient; mais les espèces qui pourraient résister éprouveraient a la longue, dans la contexture de leurs organes, des modifications qui, en leur i^aisant perdre leur caractère originel, les convertiraient pour nous en espèces.