CHAPITRE QUATRIÈME
Les méthodes, les classes y les ordies.
\)uAND on se reporte a ces temps d'ignorance et de fanatisme, 011 les plantes n'étaient désignées que par les propriétés médicales, et même les vertus occultes qu'on leur attribuait; quand elles n'étaient connues que sous des noms barbares, et distribuées, dans les livres qui en traitent, que d'après quelques vagues ressemblances dans leur port, ou relativement à leurs usages, on a lieu d'être étonné qu'une science aussi attrayante soit restée si long-temps sans principes et dans une obscurité en quelque sorte mystérieuse. Plusieurs causes ont concouru à multiplier les obstacles qui s'opposaient a ses progrès. Le peuple , ne voyant d'abord dans les plantes que des alimens ou des remèdes, a cherché à cultiver et k multiplier les premières : quant aux secondes, il s'en est rapporté aux lumières de ceux qui se livraient à la pratique de la médecine; mais ces derniers, qui, la plupart, n'étaient d'abord que des prêtres, des mages, de prétendus sages, cachaient leurs découvertes aux yeux de la multitude, ou plutôt la trompaient par des recettes^ qu'ils accompagnaient d'enchantemens, de cérémonies et de paroles mystiques. Ils savaient très-bien que leur considération n'était que la suite de l'ignorance du peuple : ceux d'entre eux qui parvenaient à saisir quelques-unes des lois de la nature, se gardaient bien de les divulger; il fallait, pour y être initié, de longues épreuves, le serment sacré de ne faire aucune révélation aux profanes, promesse d'autant plus facile à garder, que ce moyen contribuait puissamment à étendre cette haute considération attachée à ces associations. A la fin, quelques écrivains rendirent publics les secrets de la médecine; ils recueillirent les recettes, indiquèrent les plantes qui les fournissaient; mais ils ne firent connaître de ces plantes que les noms vulgaires qu'elles portaient, sans en donner aucune bonne description. Pendant ime longue suite de siècles, on s'en tint a ces connaissances vagues : tout ce que l'on publia alors sur les plantes, cons- II*. Livraison.
( 36) lamraent borné a leurs propriétés médicales , ne put inspirer d'autre désir que celui de les connaître pour l'usage de la médecine. Cette connaissance, très-imparfaite d'ailleurs, était de plus concentrée entie un très-petit nombre de personnes qui s'occupaient de l'art de guérir, et bornée aux plantes qu'on soupçonnait devoir y être propres; les autres étaient entièrement abandonnées, et le vulgaire se contentait d'admirer vaguement la beauté de la végétation, l'éclat des fleurs, de cultiver les plus belles, sans se douter qu'elles pouvaient offrir a l'esprit des jouissances particulières.
Mon objet n'étant point de tracer ici l'histoire détaillée de l'établissement et des progrès, d'abord très-lents, de cette science, je me bornerai à exposer la suite des moyens inventés par l'esprit humain pour en faciliter l'étude et en fixer les principes.
Après la détermination des espèces, après les avoir groupées en genres , il restait une opération non moins importante, celle de soumettre la totalité des genres à une distribution méthodique, fondée sur des caractères assez généraux pour qu ils pussent être appliqués h tous les genres compris dans chaque division.
Toute méthode artificielle (jusqu'alors il n'en existe pas d'autre) est fondée sur une ou plusieurs parties essentielles des plantes, telles que la corolle, les organes sexuels, les fruits, etc., propres à fournir de grandes divisions, auxquelles on a donné le nom de classes , divisées elles-mêmes en ordres j et quelquefois en sous-ordres ^ qui comprennent chacun un certain nombre de genres et donnent l'exclusion a un bien plus grand.
Pour comprendre cette belle opération, supposons que le nombre des plantes se monte à dix mille , et qu'on soit parvejui k les partager en dix classes , renfermant chacune à peu près mille plantes. Pour déterminer la plante que je veux coimaître, je cherche d'abord à laquelle de ces dix classes elle appartient : la classe trouvée, voilà déjà ma plante séparée de neuf mille autres; il me reste donc a la chercher entre mille. Une division peut les réduire à cinq cents, ou même à moins, par d'autres subdivisions : ces cinq cents plantes sont alors groupées par genres, faciles à distinguer quand ils sont bien caractérisés. Dès que je suis parvenu à reconnaître le genre de ma plante , il ne me reste plus qu'à
(37 ) rechercher à laquelle des espèces elle appartient : si elles sont nombreuses, assez souvent des subdivisions établies dans chaque genre en facilitent la recherche.
Chacun ayant la liberté de choisir, pour l'établissement d'une méthode^ surtout dans la fleur ou le fruit, telle ou telle partie, selon qu'il la juge plus ou moins importante, il s'ensuit que ces classifications, si heureusement imaginées pour nous reconnaître au milieu des immenses productions de la nature, sont des moyens tout a fait arbitraires, mais qu'il faut employer avec réserve, les soumettant à des principes convenus, afin d'éviter des changemens, qui ea détruiraient tous les avantages.t
On ne peut disconvenir que c'est au moyen de cette belle invention que la science a fait, surtout depuis plus d'un siècle, de si rapides progrès ; mais, avant d'y parvenir^ il a fallu bien des essais. Les premiers qui méritent quelque attention datent de l'époque où Césalpin a publié sa Méthode sur la distribution des plantes , d'après la considération du fruit: car certainement on ne peut pas regarder, dit M. de Lamarck, comme méthode de botanique, les divisions des ouvrages des anciens en livres, chapitres, pemptades, paragraphes, etc. Ces divisions, la plupart établies d'après la considération des propriétés des plantes et des usages qu'on eu faisait, n'ont jamais été imaginées dans la vue de constituer aucune méthode, au moyen de laquelle on pût parvenir a reconnaître une plante, et à s'assurer du nom qu'on a pu lui donner; elles n'étaient seulement que ce que sont encore les divisions que l'on fait dans tous les ouvrages qui concernent les autres parties des connaissances humaines, c'est-adire un moyen d'éviter la confusion des idées, et de répandre de la clarté sur le sujet que l'on traite. Ainsi, ce serait bien mal à propos que l'on voudrait regarder comme méthode de botanique la manière dont Théophraste, Dioscoride, Lebouc, Lonicer, Dodoens, l'Ecluse, Lobel, Dalechamp, Porta et tant d'autres, ont divisé leurs ouvrages, qui, dans leurs travaux, ne se sont jamais occupés de l'établissement d'aucun ordre méthodique.
Césalpin, un des hommes de son siècle le plus versé dans la connaissance des plantes, reconnut, le premier, la nécessité d'établir une méthode d'après laquelle les plantes pussent être siu émeut et facilement distinguées et déterminées j
( 38 )^ le premier aussi il essaya d'en présenter une, fort utile par elle-même dans son temps, ainsi que par les idées qu'elle fît naître ensuite pour perfectionner la classification des plantes. iSé a Arazzo, en Toscane, il séjourna long-temps à Pise, où il fut disciple de Lucas Ghini, médecin aussi cèle] )re que profond botaniste.
La mélhode que Césalpin publia en i583 est fondée particulièrement sur le fruit, ainsi que sur la considération de plusieurs autres parties des plantes, telles que la situation et la figure des fleurs, leur absence ou leur présence, leur disposition, leur situation et leur figure, la situation de l'embryon et le nombre des cotylédons, deux caractères qu'il signala le premier, et qui depuis ont été si avantageusement employés dans l'établissement des familles naturelles. 11 distinguait les monocoîylédons et les dicotylédons sous les noms de semences univalves et bivalves : il distribua les huit cent quarante plantes qu'il décrit , en quinze classes, dans l'ordre suivant, en séparant les arbres et les arbrisseaux des herbes et des arbustes :