‹ Leçons de flore (volume 2)Chapitre 6 sur 82 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Les plantes considérées dans leurs rapports avec les animaua: avec les jouissances et les besoins de lliomme.

Il n'est aucune partie des plantes, depuis les racines jusqu'aux fleurs, qui ne soit util^ à l'existence des animaux. Les uns y trouvent un asile , un logement ; les autres la nourriture et le vêtement : mais c'est particulièrement par les insectes qu'est habité l'empire de Flore ; ils y établissent leurs nombreuses colonies, tandis que les oiseaux, auxquels ils servent d'aliment , se rendent en foule dans ces lieux d'abondance, y fixent leur séjour, y construisent leurs nids. Ainsi se forment les premiers rapports entre les végétaux et les animaux. Ce n'est point ici l'effet du hasard, mais la suite de cette belle harmonie qui se montre dans la production de tous les êtres, dans l'apparition simultanée des feuilles et des insectes qu'elles doivent nourrir. Pour nous convaincre de cet accord admirable , il faut nous transporter aux premiers jours du printemps.

Le printemps, pour le vulgaire, n'est que le terme de la plus triste des saisons , c'est l'époque brillante du retour des fleurs; aux yeux de l'observateur, cette saison est, en quelque sorte, l'image de la création première des êtres. Le printemps, porté sur les ailes du zéphir, se montre dans les campagnes ; aussitôt toute la nature se ranime ; la terre froide et nue réchauffe son sein, elle se pare de verdure ; les arbres des forêts ont recouvré leur feuillage ; des milliers d'insectes sortent de leurs œufs; l'oiseau, de retour de son émigration, reparaît dans nos bocages, et l'animal, frappé d'un sommeil léthargique, se réveille, tandis que d'autres quittent leurs quartiers d'hiver : partout règiient le mouvement et la vie. C'est au milieu de ce mouvement général, de cette confusioa apparente, que s'opère le développement des êtres organiques , mais d'après un ordre gradué qui les enchaîne les uns aux autres.

La nature, avant d'accorder l'existence aux animaux, prépare dans les plantes la nourriture qui leur est destinée; elle la prépare telle qu'elle leur convient dans le premier

âge, telle que l'exige ensuite l'âge adulte. Ainsi le sein d'une mère se remplit d'un lait plus substantiel et plus abondant a mesure que l'enfant s'éloigne du terme de sa naissance ; mais il n'est pas accordé h tous les animaux de trouver leur subsistance sur le sein de celle qui leur a donné la vie. Lorsque les insectes jouissent delà plénitude de l'existence, celle de qui ils la tiennent a déjà perdn la sienne. Enfans posthumes, la nature les aurait-elle délaissés? Non j mais elle a inspiré a celle qui les a engendrés l'instinct admirable de déposer l'œuf d'où ils doivent sortir, sur la plante réservée pour leur nourriture. Mais que deviendront ces œufs, si, comme il arrive pour un grand nombre, il» sont déposés en automne, et viennent a éclore au moment où les feuilles disparaissent? ou bien, s'ils n'éclosent qu'au printemps suivant, qui les garaiitira des rigueurs de l'hiver? La nature a tout prévu : elle veut la reproduction des êtres, et ses lois se dirigent toutes vers ce but. Une glu épaisse et tenace fixe les œufs des insectes sur les corps où ils sont placés : les pluies, les vents, les orages^ rien ne peut les en détacher. Un duvet cotonneux enveloppe les plus délicats^ et les garantit des froids rigoureux : ils doivent attendre dans cet état l'apparition de la plante destinée a les nourrir. Si, avant la naissance des feuilles, nous examinons ce chêne, ce peuplier, etc., nous verrons fixé, a côté du bouton prêt a éclore, un paquet d'œufs. Ce bouton s'entr 'ouvre, la jeune feuille s'épanouit, et presque au même instant les jeunes insectes, sous le nom de larves^ brisent la coque qui les renfermait. Ces feuilles tendres et succulentes leur offrent un aliment relatif h la délicatesse du premier âge : à mesure qu'elles deviennent plus coriaces et plus dures, l'insecte aussi acquiert plus de force pour les ronger. Les insectes ne naissent pas tous à la même époque , parce qu'ils ne se nourrissent pas tous des mêmes plantes. La naissance de chaque espèce est dépendante du développement des feuilles particulières qui doivent les nourrir , et il est très-probable que le degi'é de chaleur nécessaire pour mettre la sève en activité dans telle espèce de plante , est le même qui convient pour faire éclore les œufs qui y sont déposés : ainsi s'enchaînent, par des rapports multipliés, les êtres sensibles aux êtres végétans. Sous venons de voir avec la renaissance des feuilles les insectes reparaître : ceux-ci sont également réservés pour l'entretien de la vie de plusieurs

autres animaux; c'est le premier aliment des jeunes oiseaux» Déjà le nid où ils doivent naître a été préparé dès les premiers jours du printemps; les semences précoces des saules et des peupliers ont fourni le tendre duvet sur lequel ils doivent se reposer. Tous ces travaux préliminaires se trouvent si bien combinés, qu'au moment où l'oiseau sort de l'œuf les plantes ont nourri des chenilles, des vers, des larves en si grande quantité, que, sans les oiseaux, les feuilles disparaîtraient sous leurs mâchoires dévorantes. Ainsi le jeune oiseau ne jouit de la vie qu'a l'époque où il

Ï)eut la soutenir par l'aliment qui convient a son âge; ainsi e })esoin de se reproduire ne se fait sentir dans ces chantres aimables de nos forêts, que dans la saison où la nature a préparé des berceaux pour le fruit de leurs amours, et une nourriture abondante pour le premier âge de leur vie.

Si nous étendons plus loin ces considérations, si nous les appliquons aux grands animaux, nous verrons que, dans ceux qui broutent l'herbe, le temps de Taccouplement, de la fécondité , celui de la portée , de l'allaitement, est tellement combiné , que le jeune agneau, le chevreau %t le faon peuvent, en quittant le lait malernel, paître l'herbe nouvelle des prairies, tandis que les animaux carnassiers, qui n'abandonnent les mamelles de leur mère que pour boire le sang ou dévorer les chairs, n'ont pour l'accouplement aucun temps déterminé.

Le renouvellement des êtres au retour de chaque printemps, l'ordre successif de leur reproduction, a commencer par les végétaux, semblent nous indiquer celui de leur création première. Tout nous porte a croire que les plantes ont couvert la surface du globe longtemps avant qu'il fût peuplé d'animaux. La nature préparait en silence leur vaste demeure; elle la fournissait de tout ce qu'elle savait devoir être nécessaire au soutien de leur vie : retraites sures, bocages frais, nourriture copieuse, rien ne manquait a aucun être au moment où il recevait 1 existence. Les vei-s, les in* sectes, les animaux aquatiques, se montrèrent sans doute les premiers; les oiseaux, auxquels ils servent de pâture, voltigèrent ensuite dans les airs, et interrompirent , par leurs chants, ce grand silence de la nature. Longtemps avant les animaux carnivores , vivaient ceux qui broutent paisiblement l'herbe des prairies ; ils la broutaient sans avoir alors a

craindre la dent ensanglantée de Tanimal carnassier , qui ne dut avoir été créé qu'après eux : telles sont du moins les inductions que nous fournit à chaque printemps l'apparition successive des êtres animés, inductions que semblent encore confirmer les monumeiis antiques de la nature. En effet , si nous examinons ces couches schisteuses déposées dans les entrailles de la terre, nous y découvrirons les empreintes d'un grand nombre de plantes , dont on reconnaît pour la plupart, sinon l'espèce, du moins le genre ou la famille : ailleurs, surtout entre des bancs de gypse, sont renfermés des sqnelettes de poissons, des débris d'os, de mâchoires, de vertèbres, de dents, restes d'animaux marins, fluviatiles, ou de ceux qui ne vivent que de végétaux, tels que' des défenses, des fémurs d'eléphans, de rhinocéros, des cornes de bœufs sauvages, de cerls, etc. Parmi ces antiques dépouilles , aucune ne paraît avoir appartenu aux animaux carnassiers, aucune quon puisse rapporter à 1 homme, ce qui fait présumer que leur existence est plus moderne*, et que l'homme a été le dernier, comme le plus bel œuvre de la créatio*. . . . Je m'arrête, dans la crainte d être eutraïaé au delà des bornes de mon sujet par ces grandes et intéressantes considérations.

De tous les animaux , l'homme est le seul auquel il soit accordé de jouir, dans toute sa plénitude, du beau spectacle de la natiu^e : lui seul en est affecté par tous ses sens ; lui seul peut en saisir la sublime ordonnance , le suivre dans ses détails, le contempler dans son ensemble. Les sites variés des paysages , les bords rians des ruisseaux , la verdure nuancée des prairies,* ne sont que pour lui. Il est presque le seul dont l'odorat soit agréablement flatté par les douces émanations des fleurs, sa vue récréée par l'élégance de leurs formes , par le mélange de leurs couleurs. Quel autre que lui est pénétré d'une sorte de sentiment religieux k 1 aspect d'une antique forêt? taudis que si le papillon voltige de fleur en fleur dans nos parterres, ce n'est ni pour jouir de leur éclat , ni pour admirer cette variété si séduisante de couleurs et de formes , mais pour s'y abreuver de nectare et y déposer ^a postérité j l'abeille ne se montre dans les plaines fleuries que pour y recueillir la cire et le miel. Si l'oiseau s'égaye a l'ombre des bois, c'est parce qu'il y trouve sa sûreté, un asile, des alimens.

Mai» par quelle fatalité arrive-t-il que Thomme, a qui la nature a le plus accordé dans la jouissance de ses biens, soit celui qui paraisse en jouir le moins? C'est que l'animal, Lorné aux seuls besoins naturels, trouve presque toujours à les satisfaire ; que des besoins satisfaits liait un bien-être intérieur, source de joie et de santé. Heureux dans les bocages ou dans la solitude des forêts, l'oiseau y respire un air pur; il y chante ses amours, auxquels il ne trouve d'autre obstacle que des rivaux et non des lois : ses besoins sont presque aussitôt satisfaits que sentis. Si des dangers le menacent, il les ignore; s'ils se présentent, il les évite : Je présent lui sourit, l'avenir ne l'effraye pas; il jouit de la liberté, ce grand bienfait de la nature, qu'il trouve sans la chercher , que l'homme cherche sans la trouver.

Nous ignorons jusqu'à quel point les animaux ont le sentiment de leurs jouissances; mais la vivacité de leurs mouvemens, leurs jeux folâtres, leur santé constante, indiquent suffisamment qu'ils les sejitent autant que leur être le comporte. Je n'oserais non plus comparer cette existence heureuse et douce à celle de l'homme, 1 homme! qui s'annonce pour le chef de tous les animaux, qui l'est en effet par ce génie puissant avec lequel il les soumet tous a son empire, mais qui, comme tant d'autres qui gouvernent, est souvent plus malheureux que la plupart des êtres dont il se dit le maître.

Pour adoucir le sort souvent bien malheureux de l'homme social , pour le distraire de ses passions brûlantes , il faut le ramener aux plaisirs purs et simples de la nature, lui en montrer la source dans ces rapports secrets, charmes des cœurs sensibles , qui convertissent en jouissances de sentiment ces premières émotions, qui semblaient d'abord n'avoir aiïecté que les sens. Avec quelle douceur elles se fout sentir à la vue de cette simple rose placée sur le front de la jeune Salencienne par les suffrages de ses propres rivales! Que d'émotions à la rencontre des fleurs, même les plus communes , lorsqu'elles se rattachent a certaines époques de notre existence! Que de souvenirs délicieux elles renouvellent toutes les fois que nous nous reportons dans ces promenades champêtres, où nous ont si souvent attirés, avec le retour deszéphirs, celui de la verdure et des ileurs! Quel plaisir de retrouver l'aubépiae fleurie, de conquérir la rose dé-

fendue par ses épines, de découvrir la violette trahie par son odeur î II n'est donc pas une plante qui ne nous rappelle une jouissance, et avec elle Page heureux de notre première jeunesse : c'est la primevère, développant dans les prairies son panache doré; c'est la ronce aux baies succulentes, la fraise parfumée, la noisette savoureuse; c'est le chèvrefeuille entremêlant ses rameaux fleuris k ceux des jeunes ormeaux ; c'est le coquelicot et le bluet, ornement des moissons, dont la conquête nous a si souvent attiré la poursuite des surveilians champêtres; enfin il n'est point de parure sans bouquets, point de tètes sans guirlandes, point d'époque heureuse dont le retour ne soit célébré par des fleurs : elles composent ces couronnes destinées a ceindre, dans les luttes villageo]ses, le front des vainqueurs. Heureux jeunes gens!

Î[u'elles soient longtemps l'emblème de vos victoires ; portezes sans remords, portez-les avec joie : elles peuvent vous avoir coûté des sueurs, jamais de larmes ni de sang.

Les fleurs ont orné notre berceau -, elles couvriront encore notre tombe, comme si elles devaient, par leur éclat, masquer l'horreur de notre destruction. Compagnes inséparables de notre existence, elles se prêtent en quelque sorte à toutes nos affections ; elles embellissent les plus beaux jours de notre vie; elles amortissent et flattent notre douleur. Des guirlandes suspendues a l'autel de l'hymen ont signalé notre bonheur; de noirs cyprès en annoncent le terme.

Telle est la cause de ce charme secret et puissant qui nous arrache à nos foyers, h la symétrie de nos parterres, pour nous transporter dans la solitude des campagnes : tels sont les rapports qui existent entre l'homme et les plantes. Beaucoup d'autres nous les rendent encore intéressantes. Les unes nous fournissent des alimens précieux, d'autres la matière première de nos vêtemens : elles suppléent à la chaleur que le soleil va porter dans d'autres climats. C est par elles que nos maisons s'élèvent, s'embellissent : nous leur sommes redevables d'un grand nombre de meubles, d'instrumens agréables et commodes.

Sous ces rapports, elles nous sont chères, sans doute; mais ce n'est plus la ce charme séduisant qui nous les fait aimer. L'homme, qui ne sait que calculer, ferme trop souvent son ame au sentiment. A la vue d'une belle forêt , il

coilipte combien d'arbres seront frappés chaque année par la-hache du bûcheron; si ceux de son verger développent leurs branches avec trop de luxe, il en fait arrêter la végétation ; cette vigne voudrait revêtir de ses rameaux l'arbre qui l'avoisine, la serpe du vigneron les aLat; tandis que nous admirons ces campagnes couvertes de moissons, que notre œil contemp e avec plaisir les ondulations de ces épis, le laboureur calcule déjà le temps où ils tomberont sous la faux.

Ces riches productions, que le génie de Phonnne a su s'approprier, lui ménagent, il est vrai, de grandes jouissances; mais sont-elles aussi pures, aussi douces que celles qui tiennent au sentiment ? Que de fois les passions humaines y jouent le principal rôle ! Pour jouir pleinement des bienfaits de la nature , il faudrait les recevoir tels qu'elle nous les donne, oublier, au moins momentanémeiiî, tous les calculs d'intérêt, pour nous pénétrer de toute la grandeur du spectacle de l'univers.

Ce sont donc ces rapports habituels , ces relations nombreuses, établis entre les jouissances, les besoins de l'homme et les plantes, qui l'ont porté à les étudier. Une admiration vague et trop générale devient un tourment pour l'esprit humain; un sentiment inquiet de curiosité le porte bientôt à coimaître plus en détail ce qui fait l'objet de son admiration: de la naquit l'étude de la botanique. Combien elle doit être intéressante dans ses détails cette étude qui se rattache aux grands phénomènes de l'univers, qui s'identifie avec nos plus douces habitudes, nous conduit de merveilles en mervedles , et nous transporte, en quelque ^orte , dans un monde nouveau, que nous habitons sans le connaître, et que nous regretterons d'avoir connu si tard ! Si la route que nous allons parcourir est quelquefois hérissée d'épines j si le flambeau qui doit l'éclairer ne brille pas toujours également, c'est que la nature a des mystères qu'il ne nous est pas accordé de pénétrer.

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