‹ Leçons de flore (volume 2)Chapitre 5 sur 82 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Les plantes considérées dans leurs rapports avec les substances qui les nourrissent , ai^ec celles qu elles produisent.

Ijes plantes occupent parmi les êtres vivans la place la plus importante : l'existence des animaux est dépendante de ia leur; et, dans le règne minéral, un grand nombre de substances nécessaires k Tliarmonie de notre globe ne sont produites que par les végétaux. Les fluides les plus subtils qu'ils absorbent et qui leur servent d'alimens seraient peutêtre trop abondans, si les plantes, en se les appropriant , ne les enchaînaient pour en former cetle matière végétale, douée elle-même d'un principe de vie, et destinée a soutenir celle des animaux. Sans cette végétation , le gloîie terrestre ne serait qu'une solitude silencieuse, composée de roches stériles inondées par les eaux , avec une surabondance de fluides délayés et suspendus dans l'atmosphère. Ces fluides, a la vérité, entrent , comme principes constituans, dans un grand nombre de corps bruts-, mais plusieurs ne s'y trouvent qu'après avoir été fixés, mélangés, combinés par l'action vitale des végétaux et des animaux '. Ce sont ces combinaisons, ces mélanges, ces décompositions qui établissent celte mutation habituelle de formes et celte belle variété dans les productions de la nature. Ainsi , dans la longue série des êtres, les plantes forment le chaînon intermédiaire qui met en rapport les élémens les plus subtils avec les corps les plus solides ; elles constituent ce premier chaînon qui attache a leur existence tous les êtres organiques et ivivans , tandis qu'elles mêmes n'ont besoin, pour soutenir la leur, que de

• Il est l>ien reconnu anjonrcl'hni , et no''s en avons ât-jh vn la preave dans le chapiiie second, que la terre végétale, les lombes, les houilles ou cliarboii de terre, et même un grand nombre de schistes, elc. , ne doivent leur existence qu'aux végétaux j que les substances calcaires ne sont que les débris des animaux, et que les elémens qui coinposent ces diverses substances minérales, ont dû nécessairement passer par la filière des êtres organiques. On conçoit c!èslors que la masse des fluides, tels que l'eau , etc. , «loit diuiinuer h me^ure que les êtres organiques et les substances minérales augmentent à la surface du globe. Ces considérations sont d'un iiès-giaud iulérèt, et méritent toute l'at- Icniioa du lecteur.

2*. Livraison,

( 28 ) fluides et d'élémeiis gazeux ; elles ne demandent rien aux animaux, rien aux minéraux, qu'une base pour j déposer après leur mort cette terre nouvelle créée par elles, et qui devient le berceau de leurs nombreuses semences.

Ces hautes considérations sont trop étendues pour être suivies dans tous leurs détails, encore trop peu connues pour être traitées sous tous leurs rapports , cependant trop importantes pour être ici passées sous silence. Pour les présenter en totalité, il faudrait tracer en quelque sorte le tableau général de Tunivers, exposer les lois qui unissent les êtres entre eux, développer ces chaînons infinis qui ne font qu'un seul tout de tant d'êtres divers. ]Ne pouvant entrer dans tous ces grands détails, je me bornerai a esquisser les rapports généraux des plantes avec les fluides qui les nourrissent et qu'elles convertissent en matière végétale, avec les produits divers qu'elles fournissent à l'atmosphère par leurs sécrétions peridant leur vie, enfin avec les substances salines et terreuses qui résultent après leur mort de leur décomposition; opération admirable, qui consiste à convertir, en corps solides , les plus subtils, les plus intraitables des élémens. Quand d'une part on considère la nature de ces élémens, la grande élasticité de l'air et de l'eau réduite en vapeurs, cette force d'expansion qui brise tous les obstacles , la rapidité étonnante de la lumière bien plus subtile encore, ce feu élémentaire qui pénètre et traverse tous les corps sans qu'aucun d'eux puisse fixer son extrême mobilité ; quand on voit d'une autre part ces mêmes elemens sans cesse errans dans le vague de l'atmosphère, mélangés mais non fixés , que nulle force humaine ne peut soumettre, destinés néanmoins a entrer dans la composition de tous les corps solides, on se demande avec étonnement quels moyens peut emploj^er la nature pour vaincre leur élasticité, les enchaîner par la combinaison, et les faire passer a letat de solidité : nous répondons : Elle a créé les plantes ; elle les a douées d'une force active, propre a s'emparer de tous ces élémens, a les fixer, a les convertir en substance végétale, préparant ainsi, pendant leur vie, ces matériaux qui doivent accroître la masse de la terre, et par elle étendre au loin les richesses de la végétation : tels sont les grands phénomènes dont je vais essa\^er de tracer l'esquisse.

Les corps bruts, inorganiques, sont formés par l'aggréga-

( ^9) lion de particules similaires, extrêmement fines, tenues d'abord en dissolution ou en suspension dans un fluide , puis rapprochées en masse, et fortement adhérentes entre elles par une force particulière qui ne nous est encore que médiocrement connue. Ces masses inertes ne croissent que par Taddition d'autres parties similaires, ou, comme Ton dit, par juxta-po sinon. Il n'en est pas de même des corps organiques : ceux-ci ont un mode d'existence très-ditiérent ; ils sont doués d'un mouvement intérieur sans cesse en activité, exécuté par des organes destinés à s'approprier certaines substances, d'abord très-différentes de l'individu qui s'en empare, et qui ensuite lui sont assimilées par cette opération a jamais incompréhensible que l'on nomvnQ fonction 'vitale.

Ce sont ces substances qui , en cessant d'être ce qu'elles étaient, constituent les végétaux. Dans les animaux, cette opération s'exécute par des alimens bruts, livrés aux forces digestives de l'estomac; les plantes, organisées bien plus simplement, privées d'estomac, ne peuvent être nourries que par des fluides réduits a un état de ténuité presque imperceptible : tels sont les fluides élastiques. L'extrême finesse des pores destinés a les recevoir ne permettrait à aucun autre corps d'y pénétrer : d'un autre coté^ les plan, es, fixées a la terre, dans l'impossibilité d'aller, comme les animaux, chercher leur nourriture , en sont entourées; elles la pompent dans Tair par leurs feuilles , dans le sein de la terre par leurs racines. Si quelque obstacle les en éloigne, elles n'ont d'autre moyen pour le vaincre qu une sorte de mouvement d'attraction , par lequel elles semblent se porter d'elles-mêmes vers les éléraens de leur existence : ainsi les racines placées dans un terrain trop maigre se dirigejit vers une terre plus substantielle, qui en est voisine j les feuilles et les tiges se courbent, s'inclinent, se plient ea différens sens pour se placer dans une position plus fa\'orable , quand celle qu'elles occupent leur intercepte Tacl ion de la lumière et de l'air; les fleurs s'entr'ouvrent a Taspect du soleil, et quelques-unes en suivent la marche pour recevoir son influence plus directement.

Ces indications et l'état de souffrance où se trouvent les plantes lorsqu'elles sont privées d'air, de lumière et d'eau, annoncent que ces élëmens et les fluides qu ils tiennent en

( 3o ) dissolution, sont nécessaires a leur existence, qu'elles se les soumettent, les absorbent, les combinent, en faisant perdre à l'air sa grande élasticité, à la lumière sa ténuité, au feu sa volatilité : elles les enchaînent, et en forment des corps solides. Enlevés au grand réservoir de l'atmosphère, convertis en matière végétale, ces élémens -ne retrouveront plus , du moins en grande partie, leur premier mode d'existence, pas même après la destruction des végétaux, ceux-ci devant augmenter par leurs dépouilles, ainsi que nous l'avons déjà dit, la masse solide du globe terrestre, ou répandre dans Tatraosphère, pendant la durée de leur vie, par leurs excrétions et leur transpiration habituelle, des fluides gazeux, que l'expérience nous a fait reconnaître pour de rhvdrogène , du gaz azote , de l'oxigène , de l'acide carbonique, etc., selon les circonstances et la nature des végétaux. Ces émanations proviennent du superflu des fluides absorbés et combinés par les plantes : les uns se retrouvent dans leur premier état, tel qu'une portion d'air et d'eau; d'autres ont été décomposés; un de leurs principes a été rendu à la liberté , tandis que l'autre est entré dans les combinaisons de la matière végétale. Ces effluves, versées dans Fatmosphère , contribuent à la formation d'un grand nombre de substances, dont l'énumération appartient au domaine de la chimie. Au reste, ces grandes opérations nous échappent en partie , parce qu'elles sont exécutées par des agens que nos sens ne peuvent saisir qu'imparfaitement, et que nous ne pouvons suivre dans leurs nombreuses modifications.

Il n'en est pas de même des substances que les végétaux fournissent par leurs sécrétions, telles que des gommes, des huiles essentielles ou concrètes, d'abondantes résines, des acides nombreux, des alcalis, des sels neutres, et autres produits que les plantes seules ont formés et qui n'existent que par elles : elles les fournissent pendant toute la durée de leur existence. Après leur mort, ces substances se trouvent plus ou moins mélangées ou combinées avec cette masse terreuse ou saline, de nature diiférente, selon les milieux dans lesquels s'opère la décomposition des plantes, ou le degré plus ou moins avancé de cette décomposition. Ce passage de la vie a la mort, cette matière végétale si active, privée de son principe vital, passant à l'état terreux, va nous offrir, dans ce changement de formes, un exemple

de ces lois sublimes qui font sortir la vie du milieu de la destruction.

La décomposition des corps est, aux yeux du philosophe, une des plus belles opérations de la nature : c'est elle qui varie sans cesse la beauté du spectacle de l'univers ; c'est par elle que la matière, soumise k des métamorphoses continuelles, reparaît sous des formes toujours nouvelles; c'est par la décomposition que les êtres animés assimilent à leur existence les substances qui les nourrissent; c'est a elle que nous devons ces douces émanations qui parfument notre odorat , ces saveurs agréables qui flattent notre palais , ces tableaux variés de décorations qui se succèdent; en ua mot, tout être vivant n'existe que par la décomposition des autres êtres, et lui-même, soumis à la même loi^ en éprouve l'action tôt ou tard.

Ces réflexions me conduisent h la décomposition des végétaux, dont je vais considérer les produits les plus immédiats, relatifs aux milieux dans lesquels ils se trouvent, tels que le feu , l'air et l'eau. Ces trois agens , si puissans pour la décomposition des corps, donnent lieu à la formation de substances très-différentes.

Dès qu'une plante est morte, si elle reste sur pied , comme il arrive assez ordinairement, surtout pour les plantes ligneuses, elle se dessèche; c'est-k-dire qu'elle perd par Tévaporation la portion des principes alimentaires que les forces vitales ne peuvent plus retenir, ou qu'elles n'avaient pas encore convertie en matière végétale. Ces principes rentrent dans la masse commune sous forme de fluides élastiques, et modifient par leur présence l'état de l'atmosphère, en lui fournissant, outre de l'air et de l'eau, du gaz acide carbonique, de l'hydrogène, de l'azote, etc. Il est très-probable que ces émanations varient selon les sucs propres à chaque plante, et que d'elles dépend en partie l'état de pureté ou d'insalubiité de l'air que nous respirons. Cette opération s'exécute par une simple séparation de parties : elle produit^ dans les plantes mortes, la dessiccation, le rapprochement des fibres, mais non pas encore la décomposition; elle la précède, souvent même la retarde, surtout dans les végétaux isolés : c'est ainsi que les plantes, privées de leur humidité, se conservent très-longtemps dans les herbiers . que les bois, les troncs d'arbres, n'éprouvent, lorsqu'ils sont

dans une position favorable, qu'une décomposition trèslente , tandis que les plantes herbacées se détruisent rapidement.

La décomposition est bien plus compliquée que cette première opération. Ce n'est point ici une simple séparation de parties, c'est une formation de substances nouvelles, non préexistantes, une véiitable création, dont les plantes ont préparé les matériaux : mais , pour opérer cette création , il ne s'agit pas seulement de désunir \ les particules séparées n'en seraient pas moins de la matière végétale, et la plante n'aurait perdu que ses formes : telle est cette poussière de bois dont on se sert pour l'écriture. Il faut donc que ces plantes soient attaquées par quelque agent extérieur j que celui-ci . en se portant sur les substances du végétal , s'unisse avec quflques-uns de leurs principes, en forme un composé nouveau , tandis que les autres principes , dégagés et mis en liberté, se combinent avec quelque autre élément, et produisent des composés d'un nouvel ordre. La nature de ces composés dépend donc des agens qui amènent la décomposition. J'ai déjà dit que les plus connus étaient le feu, 1 air et l'eau, nous allons voir les produits qui résultent de ces trois puissans dissolvans.

L'observation de la nature a cet avantage , que tout ce qui nous entoure , tout ce qui frappe nos sens , peut devenir 1 objet de nos méditations : ainsi, dans ces longues soirées d'hiver, lorsque, placés auprès de nos foyers, le feu pétille dans nos cheminées, égayé nos idées, et nous fait oublier les rigueurs de la saison, que de réflexions ce beau phénomène ne doit-il pas inspirer à tous ceux qui aiment à nourrir leurs pensées des grands objets qui fixent leur

attention

Quoique la décomposition des plantes par le fluide igné ne soit pas le moyen que la nature emploie le plus habituellement, parce que ce terrible élément, trop actif, trop puissant, s'opposerait a la formation d'autres substances qu'elle veut produire, il n'est pas moins essentiel de connaître les composés qui en résultent.

INous avons vu les végétaux se composer en partie de lumière et de calorique : la quantité qu'ils en absorbent est incalculable; la longue durée de leur existence y est employée dans tous les momeus où ils sont échauffés par les

( 33 ) rayons du soleil et frappés par sa lumière. Les flots abondans que cet astre verse continuellement sur eux s'y com- Linent avec les autres fluides , et constituent tous ensemble la substaijce des végétaux. On sait depuis longtemps qu'il ne peut y avoir de combustion avec flamme et lumière sans le contact de Pair. On en est resté la pendant plnsieurs siècles sans pouvoir pénétrer plus avant dans ce grand mystère ; mais les chimistes modernes étant parvenus a reconnaître que l'air se composait de deux fluides , dès lors ils ont cru pouvoir établir la théorie de la combustion ; ils ont dit que l'air, ou plutôt son oxigène, en se combinant avec les substances combustibles , laissait échapper les fluides caloriques et lumineux qui le tenaient en dissolution., et que c'était a cette combinaison de l'oxigène qu'étaient dus la lumière et le feu qui se dégageaient des substances inflammables. Je n'entrerai point ici dans les détails de cette belle théorie; je me bornerai a faire connaître les principales substances fournies par les végétaux au moyen delà combustion.

A mesure que les plantes brûlent, il s'en dégage, comme nous Ta vous dit, une grande quantité de calorique et de lumière, lesquels, rendus à leur premier état de légèreté et d'élasticité, se dérobant momentanément à de nouvelles combinaisons, vont se fondre dans l'atmosphère, se réunir au réservoir commun , afui d'entretenir l'équilibre entre tous les élémens , et pouvoir se prêter à de nouveaux composés , lorsqu'ils y seront rappelés par l'action des forces vitales.

Mais si ces fluides , lorsqu'ils sont encore engagés dans ces particules grasses , salines , huileuses , et en état de vapeurs qui constituent la ///mee, sont obligés de traverser un espace étroit et resserré , tel que les tuyaux de nos cheminées, alors ils se condensent en partie, et déposent, le long des parois , ime portion des principes huileux et salins qu'ds enlevaient avec eux ; ils forment de la suie , substance combustible, qui contient de l'huile empyreumatique, du carbone, du fer, et quelques particules salines et terreuses. Plus la combustion est active, moins il existe de fumée, et par conséquent plus il s'en dégage de calorique et de lumière; mais, quelque activité que puisse avoir la combustion des végétaux, il en résultera toujours une masse solide, salino-terreuse , connue sous le nom de cendres^ substance sèche, rude, pulvérulente, en partie dissoluble dans i'eau

(34) et dans les acides, composée d'un grand nombre de substances diverses, selon la nature des végétaux soumis k l'action du feu , qui renferme une grande quantité de potasse ou d'alcali végétal, de la terre calcaire, alumineuse, siliceuse, de la magnésie, du fer atlirable a l'aimant, plusieurs sels neutres, tels que du sulfate calcaire, du sulfate de potasse, du muriate de soude, du sulfate de soude, et même des sulfures alcalins, etc. Les cendres soumises à l'action d'un feu très-violent se convertissent en scories vitreuses.

De la décomposition des plantes par le feu il résulte donc , pour l'atmosplière , une restitution de calorique et de lumière, mie déperdition , une absorption as^ez considérable d'air atmosphérique; il résulte, pour la couche extérieure du globe, la formation de l'alcali végétal et de quelques autres sels neutres, une masse saiino-terreuse, peu considérable, à la vérité, relativement à la consommation des végétaux, mais qui n'existait point auparavant, et qui est due toute entière aux plantes qui en ont préparé les matériaux.

La décomposition des plantes par la combustion est rare dans la nature ; elle n'arrive que par accident , ou lorsqu'elle est excitée par l'industrie humaine : il n'en est pas de même de leur décomposition a l'air libre ou dans l'eau. Sans elle nous n'aurions ni terreau, ni terres labourables, point de tourbes, point de charbon de terre, etc. La plante, en périssant, laisserait en vain des semences destinées a perpétuer son espèce, si en même temps elle ne leur fournissait une matrice propre a les recevoir : ainsi la nature vivifie en détruisant, et jamais ne mutiplie davantage les êtres vivans, que lorsqu'elle paraît les anéantir; et la génération qui a vécu devient le berceau d'une génération plus nombreuse.

Quittons donc ces foyers de destruction où viennent s'anéantir , dans des flammes dévorantes , ces belles forêts dont la création a coûté tant de siècles a la nature, et que l'homme, en modérant ses jouissances, devrait respecter davantage, s'il s'occupait un peu plus du sort de sa postérité. C'est par une décomposition bien moins rapide que se forme ce terreau qui doit reproduire au centuple les plantes qui l'ont déposé. Cette décomposition a l'air libre offre, dans le cours de cette opération , des résultats un peu dif-

(35) férens, selon les circonstances qui raccompagnent et c[iu vont fixer notre attention.

Les végétaux , ou se décomposent isolément , comme il arrive aux arbres qui restent longtemps sur pied, ou bien ils sont entassés, réunis en masse. Dans le premier cas, leur décomposition est lente, surtout dans les contrées où les pluies sont rares; ils commencent par se dessécher, deviennent plus légers, et quelquefois phosphorescens pendant les ténèbres. Ce phénomène ne pourrait-il pas s'attribuer au principe lumineux, dégagé de son état de combinaison? Le résultat de cette destruction est une poussière sèche, fine, légère, d'un brun noirâtre a mesure qu'elle vieillit et lorsqu'elle a été humectée par la pluie : c'est un terreau trèspur ou médiocrement mélangé avec quelques substances animales.

La décomposition des plantes réunies en tas, exposées à l'air libre, est bien plus rapide : l'air et l'eau qu'elles contiennent dans leur état naturel, et que nous avons vus, dans le premier cas, en retarder la décomposition par leur évaporation libre et tranquille, l'accélèrent dans cette dernière circonstance, parce qu'ils ne peuvent plus s'en dégager avec la même liberté. Les efforts que font ces élémens pour reprendre leur état naturel, les obstacles qu'ils éprouvent, amènent un mouvement intérieur qui excite une chaleur assez forte, occasione une fermentation tumultueuse, quelquefois brûlante, qui attaque toute l'organisation végétale, la détruit en un temps plus ou moins court, et la réduit en une masse terreuse, un peu grasse, très-variable. L'action de l'eau, de Pair et du soleil devient la principale cause de cette décomposition. On conçoit combien de composés divers doivent en résulter : ils sont difficiles a suivre; cependant on en a reconnu quelques-uns. Dès que la fermentation s'est établie au milieu de ces amas , les élémens les plus subtils de la végétation , dissous , fondus dans le calorique, se séparfîut, s'échappent et se perdent dans l'atmosphère : tels sont la plupart des fluides gazeux , l'hydrogène, l'acide carbonique, l'arôme, l'huile essentielle, etc. Mais il est d'autres principes plus fixes qui n'ont pu être réduits en état de vapeurs : ce sont particulièrement la terre de végétation, les sels fixes existans dans les végétaux ou formés au moment de leur décomposition , quelques portions d'huile,

de carbone, de fer, dont l'ensemble forme le terreau, substance non inflammable, très-composée, dont la nature varie selon le degré de décomposition, selon les sucs propres a cbaque plante et aux matières animales qui s'y trouvent mélangées.

Cette progression de la décomposition des végétaux est bien essentielle à remarquer, surtout lorsqu'on veut se livrer a l'étude si intéressante de la formation des couches extérieures de notre globe. On reconnaîtrait, dans les végétaux, l'origine de plusieurs des élémens qui entrent dans la composition des minéraux; on verrait la terre végétale s'altérer insensiblement, surtout lorsqu'elle n'est pas alimentée par les débris d'une végétation nouvelle, fournir beaucoup de silice, de substances salines, métalliques et inflammables. Je livre ces observations aux géologues , en regrettant toutefois de ne pouvoir suivre plus loin ces grandes opérations , pour faire mieux sentir dans toute son étendue l'importance de Ja végétation , et ses rapports intimes avec les minéraux. 11 me reste a faire connaître la décomposition des plantes dans l'eau : elles nous offriront des produits différens, et de nouvelles substances pour les minéraux.

J'ai dit plus haut que les plantes décomposées a l'air libre éprouvaient l'action alternative de l'humidité, de l'air et dn soleil; qu'il en résultait, dans les plantes réunies en tas, une fermentation plus ou moins active, qui en séparait les élémens les plus subtils, que ceux du carbone se convertissaient en acide carbonique; que les huiles se vapoi'isaient en état de gaz hydrogène ; que les sels étaient dissous par les eaux pluviales, etc.

Il n'en est pas tout a fait de même lorsque ces plantes se décomposent dans l'eau. Ce fluide les garantit du contact immédiat de l'air et du soleil : l'eau est le principal agent de leur décomposition. Il en résulte des produits particuliers, très-dilférens de la terre végétale ^ et auxquels on a donné le nom de tourbes.

Le caractère es::entiel delà tourbe, et qui la distingue du terreau j est d'être inflammable : cette propriété, elle la doit particulièrement au carbone dont elle abonde , et que Faction de l'air n'a pu convertir en acide carbonique. On en obtient, par suffocation, un charbon très-rapproché de celui que fournissent les bois soumis k la même opération ; mais

( 37 ) celui des tourbes est bien moins pur. Comme les principes huileux ont été égalemeiit garantis de l'action immédiate de lair, ils se sont conservés en partie dans les tourbes, et produisent, lorsqu'on les brûle, une odeur fétide, empyreumatique, mêlée a des vapeurs sulfureuses ou ammoniacales. Ps t'anmoins , il est bon de remaïquer que, dans les premiers instans de leur décomposilicm, ces végétaux laissent échapper une assez grande abondance de gaz hydrogène, que l'on sait être si commun dans les marais.

Le charbon des tourbes marécageuses ne provenant que delà décomposition des plantes tendres, herbacées, la plupart particulières aux plaines liquides, est en état pulvérulent , très-divisé, plus ou moins mélangé de limon, de por-. lions calcaires, sulfureuses, bitumineuses, ammoniacales, résultant des animaux aquatiques et des coquilles confondus avec la tourbe. Ces mélanges produisent les différentes sortes de tourbes , connues sous les noms de tourbes boueuses , limoneuses ^ etc. Celles que l'on appelle tourbes fibreuses ne sont composées que de mousses entassées par lits, ainsi que de la partie fibreuse et des racines de plantes d'une nature plus sèche, de graminées, de roseaux, de cypéracées, etc., non encore décomposées, et qui souvent se conservent dans cet état pendant plusieurs siècles '. Assez ordinairement elles dominent la tourbe limoneuse; preuve évidente que cette dernière a été formée par les plantes aquatiques dans des lacs convertis ensuite en marais, qui ont produit des plantes plus dures, réduites en tourbe fibreuse.

Les tourbes ligneuses, formées par les troncs des arbres et leurs branches , s'offrent sous un autre aspect. Leur charbon est en masse et non pulvérulent. On leur a donné le nom de houille ou de charbon de terre : elles ont en partie conservé leurs formes organiques, a la vérité masquées par le bitume; lorsqu'on les en dépouille, les couches circu-

• Ces ininhc's fibreuses, impinprcraent nommées tourbes, sont étonnantes par lein- lon^m; durée. M. Fanjas de Saini-Fons m'a f(»ti!munit|ue un bel éciianiillon de lour[)e fibreuse, expioitte dans la vallée de Saucey , déparlement du Nord : elle a onze preds d''epaissenr, et se imuve à sept on huit pieds du prnlond.nr ; elle n'est com|.i)sée que d'une seule espèce de mousse, très-voisine «le i'hrpnum aduucum, Lin. j elle est presf|ue sans mélange et Irilement intaci< , (ji'on y dislingue les tiges, les ramifications et les feuilles; elle est disposée pai petites couches comprimées, spongieuses, élaslicjues, très-légères. Ou ne pou» douter de son ancienneté, évidemment attelée par son épaisseur et par les couches qui la rccouvreut.

( 38 ) laires et annuelles y deviennent très-apparentes. L'origine de ces tourbes, ainsi que de celles que l'on nomme tourbes pyriteuses , se perd dans les siècles les plus reculés; les amas énormes que la terre en renferme dans son sein nous donnent la preuve de la haute antiquité du globe terrestre et de l'immense quantité de végétaux qui ont couvert sa surface '. Que de matériaux, pendant cette longue durée, les plantes ont fournis aux substances minérales !

C'est ainsi que , par l'enchaînement admirable des êtres , la nature les rend tous dépendans les uns des autres, et entretient en même temps le plus parfait équilibre entre ces élémens continuellement en contact. Les fluides de l'atmosphère , source alimentaire des plantes , absorbés par elles , s'y convertissent en matière végétale, avec laquelle ces mêmes plantes nourrissent les animaux et s'y transforment en substance animale. De la destruction des végétaux se forme la couche extérieure de notre globe, sans cesse augmentée par les dépouilles de tous les autres êtres organiques , dont les principes ont été puisés dans ce vaste réservoir, si abondant en fluides, qu'il faut, malgré ses pertes habituelles , une très-longue suite de siècles pour s'apercevoir de ses déperditions '.

" Voyez les différcns mémoires que j'ai publiés sur les tourbes dans le Journal de physique et (Thist nul. , ans ix-xir.

"^ Voyez mon mémoiie sur les Causes de la diminution des eaux de la mer ( Journ. de phys. et d'hist. nat. , ventôse an xiii ).

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