CHAPITRE DOUZIEME
Obsejvadojis su?' la méthode et les familles naturelles.
Je viens d'exposer, dans le Tableau des familles naturelles, le degré de perfection le plus élevé auquel la science soit parvenue pour la classification des végétaux ; mais cette classification n'est encore qu'un essai qui semble nous tracer la marche que nous avons à suivre pour parvenir, s'il est possible, à l'établissement d'une méthode naturelle, ou plutôt à la détermination de la place que chaque plante, d'après ses caractères et ses rapports, doit occuper au milieu des nombreuses espèces qui couvrent la surface du globe. Si nous étions arrivés a ce point; si chacune des plantes que nous connaissons avait sa place tellement déterminée, qu'il fût impossible de la transporter ailleurs, nous aurions atteint le but; mais deux grands obstacles s'y opposent : 1°. il est des plantes qui, par leurs caractères, militent entre plusieurs groupes, et nous laissent incertains sur celui auquel elles appartiennent. Notre choix, dans ce cas, dépend de l'importance que nous attachons aux divers attributs qui les rapprochent de Tun plutôt que de l'autre. 2°. Un £;rand nombre de plantes nous étant encore inconnues, nous supposons que celles que nous ne pouvons placer avec certitude, le seraient par les rapports que pourraient nous offrir celles qu'on parviendrait à découvrir. C'est ainsi que nous nous sommes livrés k l'idée séduisante de pouvoir un jour remplir les vides qui existent entre plusieurs genrfs et familles, que jusqu'alors nous n'avons pu coordonner que d'après un ordre artificiel.
Ce but est louable, sans contredit: mais je doute qu'où puisse jamais former, parmi les familles, un ordre gradué et en même temps naturel, excepté peut-être entre quelques coupes très-élendues. Maisquaiid eusuile on pénètre dans les nombreuses familles qui les composent, la ligne droite est inteirompue; elle se divise en une foule de ramifications qui, elles-mêmes, se subdivisent presque a i'iniini^, et se terminent brusquement, sans pouvoir se rattacher a cette série
( i6o ) continue dans laquelle on voudrait, h ce qu'il paraît, faire consister la méthode naturelle : en supposant même qu'elle puisse avoir lieu dans ce sens, dès lors toutes nos divisions disparaîtraient-, des passages presque insensibles ne nous peimettraient aucune coupe tranchée; il nous faudrait toujours, pour les établir, avoir recours a des points de repos, a des coupes nombreuses et arbitraires : autrement, il nous serait impossible de nous reconnaître au milieu de cette suite non interrompue de végétaux.
Il n'est cependant pas moins vrai que^ dans les productions naturelles, tout est lié, et qu'on a dit, avec raison^, que la nature n'avait point de passages brusques : Natura 11011 facit sahus; mais ce principe doit s'appliquer aux grandes masses, et non aux familles, aux genres, aux espèces, qui ne sont, la plupart, que des coupes de convention, La série dont nous parlons doit être telle, qu'en plaçant, au degré le plus bas de la chaîne des végétaux, ceux dont l'organisation est la plus simple, nous puissions la prolonger sans interruption, en mettant a la suite les végétaux dont l'organisation est graduellement plus composée, de manière à ce que cette chaîne soit terminée par les plantes les plus parfaites. Or, cette gradation ne peut exister que dans le nombre on la perfection des organes essentiels : il faut qu'un groupe, une famille, un genre, etc.;, quel que soit le nom imposé à nos divisions, il faut, dis-je, qu'un de ces groupes, qui succède h un autre, possède une perfection de plus que celui qui le précède, une de moins que celui qui lui succède : d'où il arriverait que, si le règne végétal était, par exemple, distribué en cent familles^ la dernière devrait l'emporter de cent degrés de perfection sur la première.
Il serait superflu de m'arrêter a prouver l'impossibilité de cet arrangement pour les objets de détails j mais nous le reconnaissons dans les grandes masses. C'est ainsi que les cojifeîves , les jio.stocs., les hyssus ^ placés au degré le plus has, ne sont, pour ainsi dire, par la simplicité de leurs organes, qu'une ébauche de la végétation : ils ne s'offrent à nos regards que comme des filamens simples ou articulés j nus dans les ujis (les conférées) ^ pourvus, dans d'autres, d'une enveloppe gélatineuse {Xtsnostocs)^ se reproduisant, à ce qu'il paraît, par la séparation de leurs parties, ainsi qu'il arrive pour les polypes parmi les animaux.
Les piaules marines (les thalassiophytes) , un peu pi us parfaites, nous offrent, dans une substance membraneuse et comme foliacée^ des espèces de tubercules internes ou externes, d'où s'échappent de petits grains {àçsgoii^jles) qui paraissent destinés à perpétuer les espèces.
Il est k remarquer que ces plantes, ainsi que les animaux dn dernier ordre, croissent toutes dans l'eau, ou entourées d'une atmosphère très-humide, leur extrême délicatesse ne leur permettant pas de vivre dans un air trop sec, et de supporter l'action immédiate des rayons du soleil : d'aii leurs il est reconnu que tous les êtres organiques existent d'abord dans un fluide aqueux, et qu'ils sont, dans leur prem.er état, d'une consistance muqueuse ou gélatineuse. Ainsi, le bois le plus dur est produit par cette matière muçibjgineuse (le camhium) qui suinte a travers les membranes des végétaux, et renferme les premiers linéamens de leurs organes, comme le sang, dans les animaux, renferme les principes de leur chair : point de chairs sans le sang , point de parties végétales sans mucilage.
A la suite des plantes marines, se m^ontre la famille nomhreuse des champignojis , d'une consistance plus solide, subéreuse ou charnue, dans lesquels on a découvert, à l'aide du microscope, des globides qu'on soupçonne être des semences ou des capsules qui les renferment. La plupart vivent hors des eaux, mais dans des lieux humides et obscurs.
Il en est à peu près de même de la famille des lichens y parmi lesquels commence a paraître une foliation membraneuse et des réceptacles particuliers, en forme d'écussons ou de tubercules qui contiennent des semences d'une finesse extrême.
L'organisation est plus étendue dans la famille des iK'pati.qucs; leurs expansions foliacées, assez semblables a celles des lichens, approchent davantage di^s feuilles proprement dites, deux sortes d'organes, ou séparés, ou réunis sur le même pied, offrent les premiers indices de deux sexes : d'une part, des globules remplis d'une liqueur fécondante; de l'autre, des capsules renfermant des semences souvejit attachées a des fdamens élastiques roulés en spirale. Ces plantes naissent aussi dans les lieux humides et ombragés.
De véritables feuilles, des tiges simples ou rameuses se présentent dans les mous.^es, parmi lesquelles on distingue
les deux organes sexuels, l'organe mâle en forme d'utrîcules remplis d'une poussière très-fine, enlouré de petites folioles qui s'ouvrent en rosette; Torgane femelle qui consiste, lorsqu'il est parvenu a son entier développement, en une urne composée elle-même de plusieurs pièces remarquables (voyez, plus haut, pag. i48 ).
La végétation est bien plus développée, plus vigoureuse dans \^,?> foui^ères : celles-ci semblent former l'anneau qui unit les plantes acotylédones avec les raonocotylédones; elles tiennent aux premières par leur fructification, aux secondes par la structure de leur embryon. Les lycopodes les suivent , mais en se montrant avec une fructification plus apparente, ainsi que les prêles qui, au milieu des organes apparens de leur reproduction, nous laissent encore des doutes sur le mode de leur fécondation.
Telle est, en grande partie, la série naturelle de ces familles que Linné a comprises sous le nom de cryptogames, et que M. de Jussieu a renfermées dans les plantes acotylédones. Si nous pouvions suivre le même ordre pour les autres plantes, la méthode naturelle serait presque trouvée, et nous approcherions de cette série qui doit en faire le caractère ; mais nous en sommes encore bien éloignés ! Cependant les monocoîylédones nous feront encore faire quelques pas sur cette même ligne.
Les plantes monocotylédones présentent, dans leurs parties sexuelles, \me organisation plus complette que les acotylédones : c'est dans le fond de leur calice ou dans leur corolle empourprée que s'exécutent, sous nos yeux , ces merveilles, si long-temps méconnues, de la fécondation des germes. Ln nuage pulvérulent s'échappe des anthères et se précipite sur le stigmate; mais ces fleurs n'ont constamment qu'une seule enveloppe florale, à laquelle les uns donnent le nom de calice, d'autres celui de corolle : ces deriiif rs regardent, comme un calice particulier à ces fleurs, la spathe qui, très ordinairement, les enveloppe. Les tiges, la disposition de la moelle, celle des feuilles, le développement toujours alterne de leurs parties, ainsi que la struciuié de leur embryon, les distinguent des dicotylédones, et les tiennent au-dessous, mais en même temps les placent au-dessus des acotylédones.
I^es palmiers ouvrent la série des monocotylédones : d'une
( i63 ) part, ils se lient, par leur port, avec les fougères en arbre 3 de Pautre. avec les grandes graminées, telles que les bambous. Quoique leurs fleurs aient une modification différente, peut-être plus parfaite que celle des graminées, il existe, entre ces deux familles, de si grands rapports, qu'il est difficile de les tenir éloignées Tune de Tautre.
Dans les graminées, les enveloppes florales sont constituées par des écailles qui protègent les parties sexuelles, et quelquefois mtme persistent sur les semences; celles-ci sont dépourvues de péricarpe; elles n'ont d'autre enveloppe que la mince pellicule qui les recouvre et y adhère. Deux valves calicinales, en quelque sorte spathacécs et persistantes, renferment, avant l'épanouissement, les fleurs du même épillet.
Les cjpéracées s'éloignent peu des graminées ; mais leurs fleurs sont accompagnées chacune d'une seule écaille, et leurs semences ont une enveloppe coriace, crustacée ou me2nbraneuse; la gauie de leurs feuilles est toujours entière et non fendue dans sa longueur comme celle des graminées.
Vient ensuite la famille des joncs, les joncées ^ les restiaeéeSj intermédiaire entre les graminées et les liliacées : elles se rapprochent des premières par leur port, par leur enveloppe florale ; mais leur péricarpe ou leurs fruits capsulaires nous conduisent aux liliacées.
Sous le nom général àe liliacées ^ employé par Tournefort et plusieurs autres dans un sens très-étendu, sont comprises plusieurs familles qu'on ne peut éloigner les unes des autres, mais dont il serait plus difficile d'assigner la gradation. Quoiqu'elles renferment des plantes a fleurs, la plupart brillantes de beauté, les plus propres ia fixer nos regards par l'élégance de leurs formes et l'éclat de leurs couleurs, elles n'ont encore qu'une enveloppe florale, et manquent de plusieurs organes dont sont douées la plupart des plantes dicotylédones.
C'est dans ces dernières seules que se trouvent les végétaux les plus parfaits, les plus composés. Cette division renferme le plus grand nombre de plantes, les familles les plus nombreuses; mais c'est aussi à celte même division, à ce vaste groupe que se termine cette série graduée dont il est ici question. Quelques efforts que l'on fasse, on ne parviendra jamais à l'établir telle que nous l'avons observée dans les familles précédeiUes.
( .6i ) Si Ton avait pour Lut de rechercher cet ordre de gradation que la iiatnre semble avoir établi dans toutes ses productions, il iaudrait ])artager ces premiers groupes que je viens d'indiquer, en ramifications considérées sous difTérens rapporfs , dont les principaux consistent , i°. dans la consistance des plantes; a"*, dans leur durée; 3°. dans leur composition; 4** dans leurs moyens de multiplication, etc. C'est en suivant ces différentes ramifications qu'on trouverait Tapplicaliou de ce principe, que la nature n'a point de passage hrusqne : Natura non facit saltus. En effet, si nous considérons les plantes relativement a leur consistance, nous passerons graduellement de la plante muqueuse, gélatineuse, herbacée, sons-ligneuse, jusqu'à celle qui produit le hois le plus dur; nous obtiendrons le même ordre dans la durée depuis la plante qui n'existe que quelques jours, jusqu'à celle qui prolonge son existence pendant une longue suit9> de siècles. Que de degrés dans la gnindeur, à partir de la plante d'environ une ligne de diamètre jusqu'aux arbres les plus élevés de nos forêts! La considération la plus importante est, sans contredit, celle de leur composition; mais même dans ce cas il faudrait réformer ou supprimer la plupart de nos genres, de nos familles. Une plante herbacée qui périt tous les ans, et qui n'a de moyens de reproduction (\\\e ses seules semences, peut-elle être placée sur la même ligne, dans le même genre qu'une plante ligneuse, qu'un arbre qui, sans parler de ses autres attributs, jouit de la faculté de se multiplier non-seulement par ses semences, mais encore par les nombreux boutons qu'il produit tous les ans, par les drageons de ses racines, par la greffe, les marcottes, les boutures, etc.? Voila Lien, selon moi, toutes choses égales d'ailleurs, les végétaux les plus parfaits, et Ton conçoit qu'avant l'établissement si nécessaire de nos méthodes moderiies, ce n'était pas sans raison que les anciens botanistes s'étaient tous accordés à séparer les arbres des herbes; mais Ion conçoit en même temps que suivre cette marche pour la distribution méthodique des plantes, ce serait faire rentrer la botanique dans son premier chaos '. 11 nous faut des méthodes; et tel nom qu'on veuille leur imposer, il ne
* Ccwendutn ne iinitando fjaturam, filum cœiadneum amittamus , Lio. : Phil. bot., n°. i6o.
( 165) peut y en avoir que d'artificielles : j'en dis autant pour la plupart des genres et un grand nombre des familles.
Ce qne nous pouvons faire de mieux est de nous rapproclier le plus possible, dans nos distributions méthodiques, de l'ordre de la nalure : c'est dans cette vue que les geines ont été réunis en familles, et qu'on a cherché ensuite, dans le rapprochement de ces familles entre elles, a former des coupes faciles a saisir et les plus proches de cet ordre gradué observé dans les productions du règne végétal. De toutes les distributions imaginées jusqu'à ce jour pour la coordonnance des familles, aucune ne me paraît se rapprocher davantage de ce but, que celle dont M. De Lamarck a présenté le tableau. Long-temps méconnue, il paraît qu'enfin on en a senti l'importance : nous la voyons aujourd'hui employée, avec quelques modifications, par plusieurs auteurs modernes, mais sans qu'il soit fait aucune mention de celui qui en a posé les bases '.
^ L^'amitié ne m'abuse pas, et jamais Farlulation n\i trouvé place dans mes écrits. xM. De Lamarck me paraît être Fauteur qui a le plus contribué , parmi les modernes , à tracer la meilleure roule à siuYre dans Fétude de la nature : s'il n'a pas pu, au milieu de ses grands travaux, dovmer à ses principes tout le développement qu'il eût désiré, il y a jeté de ces idées fécondes en dévcloppemens. Les conséquent s lumineuses que l'on en tire lui appartiennent en quelque sorte; la reconnaissance et Féquilé lui en doivent Fliommage. Quoique ses principes soient peu ci'és dans beaucoup d'écriis modernes, il est facile d'y reconnaître Fbeureuse application qiie Fon a faite de ses ingénieuses découvertes^ irasquéf s sous des noms différens. Cette subtilité de Famour-propre ne peut écbapper à ceux pour qui les ouvrages de M. De Lamarck sont familiers : c'est ainsi qu'on a adopté, avec quelques change mens, sa distribution dans l'ordre des familles naturelles, sans qu'il y soit fait 1j moindre mention de celui qui Fa établie. Son tableau de la distribution des animaux et des A'égétaux sur deux lignes, avec des coupes g aduées et correspondantes poxir les uns et les autres, \ient dVsre réjtété par un auteur qui déclare, dans un avertissement, ne pou\'oir s^astrei. dre à suwre iweuglèment les idées des autres. Quand il les adopte, du moins devrait-il ne point se les attribuer. Les productions de la nature étaient dist-ibuées en trois règnes; M. De Lamarck, d'ajirès des vuf^s plus }>}iilosoi)hiqncs, les a divisées en deux ordres, les cires organiqries et inorganiques ; division aujourd'hui généralement adoptée , ui;iis sans citer celui qui en a fourni l'idée. Cependant un jeune auteur, dont les travaux seraient plus utilts s'ils étaient mieux raisonnes, a décidé, du haut de sa chaire, eju'iù trompait an moins autant de distance entre les animaux et les plantes , qu'entre celles-ci et les minéraux (voyez Journ. de botan. , vol. iv , p. 217). Jeunes gens, avant de prononcer d'un ton aussi ai)solu , atten'hz que vousayez trente ans d'expéri;Mice : alors si l'élude vous a proûlé, vous aurez; ap])ris non à décider, mais à douter; et quand vous voudrez savoir comment on doute, lisez le Gênera plantarum de M. de Jussieu