CHAPITRE HUITIEME
Fluides des végétaux. De la sève et des sucs propres.
1 ouR concevoir la formation des fluides et leur distribution dans les végétaux, il faut d'abord considérer ces derniers comme existans dans deux milieux différens, dans la terre par leurs racines, dans l'air par leurs branches et leurs feuilles. La partie souterraine et la partie aérienne des végétaux sont douées des mêmes organes internes, c'est-à-dire de tissu cellulaire et de vaisseaux chargés d'alimenter et de développer les diverses parties des plantes, mais par des moyens différens, qui nécessitent une différence dans la modification des organes, dépendante du milieu dans lequel ils se trouvent, tellement, qu'excepté la plantule ^ où la la portion souterraine et la portion aérienne sont déjà déterminées, la première par la radicule ^ la seconde par laplumule^ toutes les autres parties qui croissent sur la plante, et qui sont susceptibles de se développer par des boutons, forment indifféremment des racines ou des rameaux, selon qu'elles se trouvent en terre ou a l'air. Le bouton aérien ne donne que des branches et des feuilles tant qu'il est dans l'air; planté dans la terre, sa partie inférieure produit des racines, et la supérieure, des tiges et des feuilles : il en est de même des racines. En terre, elles poussent de nouvelles racines j mais si l'on recouvre de terre le sommet d'une tige, et qu'on expose les racines k l'air, celles-ci produisent des branches et des feuilles, tandis que les rameaux enterrés poussent des racines. Donc la modification de ces organes est, comme je l'ai dit, uniquement dépendante de l'influence des milieux dans lesquels ils se trouvent; donc cette modification dans les organes tant souterrains qu'aériens, annonce que leurs fonctions s'exécutent différemment, quoique tendant au même but, qui est de fournir au végétal les fluides nécessaires à son développement.
Jusqu'alors on a distingué deux sortes de fluides dans les
( 7ti ) plantes, la sève et les sucs propres. ^Ces fluides sont-ils réellemeiit distincts, ou les sucs propres ne sont- ils pas une modification de la sève? Ces deux fluides existent-ils ijidifléremment dans les mêmes organes, ou les vaisseaux qui renferment la sève diffèrent-ils de ceux qui contiennent les sucs propres, ou enfin ces derniers se forment-ils dans des vaisseaux occupés d'abord par la sève? Questions délicates que je ne me flatte pas de pouvoir résoudre, mais sur lesquelles je me permettrai quelques observations.
La nature des fluides existons dans les plantes dépend dç deux causes principales : i**. de la qualité des élémens que les plantes aspireiit; a*", des organes qui remplissent la fonction d'aspirer. Or, uous avons vu que les racines d'une part, les rameaux et les feuilles de l'autre, étaient placés dans deux milieux différens, qu'ils étaiejit distingués par la forme de leurs organes; ce qui peut déjà nous faire soupçonner que les principes alimentaires qu'ils absorbent, et la manière dont ils les absorbent, peuvent bien être différens. Pour nous en assurer, réunissons les circonstances qui ac^* compagnent cette opération tant dans la partie souterraine, que dans la partie aérienne des plantes.
Nous voyons dans les racines une disposition d'organes particulière. Leurs ramifications, susceptibles de divisions nombreuses, se terminent par des filets capillaires, munis, à leur extrémité , de très petits pores qu'on a nommés spoii^ gioles. Toutes ces menues ramifications sont composées de vaisseaux et de tissu cellulaire; elles ont des rapports avec les nervures des feuilles, mais elles ne forment point , comme elles, un réseau étalé, a surface plane; disposition qui leur eût été très-inutile dans le sein de la terre , tandis que dans les feuilles la surface plane devient très-importante. Ainsi , au lieu de se perdre dans la lame d'une feuille , les fibrilles des racines, libres et séparées, pompent, par le moyen de leurs spon gioles y plutôt que par leur surface, les fluides alimentaires.
Cette fonction s'exécute dans le sein de la terre, dans un milieu privé de l'influence de la lumière, où l'air ne pénètre qu'en très-petite quantité, dans un milieu qui est particulièrement le réceptacle de l'humidité, et où se concentre une portion de calorique excité par les rayons solaires, li suit de laque, pour l'entretien des racines, l'action immédiate de
( 77 ) f ^ l'air et celle de la lumière n'est point nécessaire, que même elle leur serait nuisible j il ne leur faut que de l'humidité et une chaleur modérée ; d'où vient qu'en général les terrains qui leur conviennent le mieux sont ceux où ces deux principes se trouvent réunis, et dans lesquels leurs fibrilles peuvent se développer sans obstacle. Ces petits corps spongieux absorbent continuellement Thumidité, et la transmettent au corps entier de la plante : elle s'y convertit en. une eau claire, limpide, presque sans saveur, à laquelle on a donné le nom de sèv^e ; elle monte en grande abondance par les couches corticales et par l'étui médullaire; elle se répand dans toutes les parties du végétal, d'abord presque sans mélange de sucs propres : ceux-ci, comme je le dirai
Ïdus bas , n'existent qu'à mesure que les feuilles se déveoppent.
Les organes de la partie aérienne des plantes étant placés dans un milieu très-différent de celui des racines, offrent une modification différente; ces fibrilles, divisées presque à l'infini dans les racines, sont, sous le nom de nervures y étalées dans les feuilles en un réseau dont les intervalles sont occupés par le tissu cellulaire ; ces feuilles , nageant dans le fluide atmosphérique, ont besoin, pour remplir avec plus de facilité leurs fonctions absorbantes , d'une surface large et plane j percée d'une infinité de pores, et non de syphons capillaires. Dans le milieu qu'elles occupent , le fluide aérien les environne, les presse de toutes parts, et le soleil verse sans cesse sur ell s des flots de chaleur et de lumière : plusieurs autres fluides dissous dans l'atmosphère ont également sur les plantes aériennes une très-grande influence, et contribuent puissamment à la formation des substances qu'elles renferment. Privées d'air et de l'action immédiate du soleil, ces plantes languissent et meurent : elles supportent assez bien la sécheresse, étant abreuvées d'ailleurs par leur partie souterraine, tandis que la plante souterraine ou les racines périssent lorsqu'elles manquent d'humidité; elles périssent également par la trop grande action de l'air et par celle du soleil; elles recherchent l'obscurité et l'eau. En faut-il davantage pour nous faire soupçonner une différence essentielle dans les principes élémentaires qu'absorbent ces deux grandes divisions des végétaux !
Les principes fournis parla lumière et autres fluides atmos-
( 7» ) pliériqiies ne sont guère propres a produire cette eau limpide et presque sans saveur qui constitue la sève, mais, en se mêlant avec elle, ils forment, par leur combinaison, des sucs plus épais, plus composés, auxquels on a donné le nom de sucs propres, parce qu'ils diffèrent selon les espèces : ils n'existent guère que dans les feuilles et les couches corticales, descendent souvent jusque dans les racines, ne se rencontrent que très-rarement dans le corps ligneux, encore moins dans les vaisseaux de l'étui médullaire ; ce dernier étant plus
Ï)articulièrement réservé pour la transmission de la sève dans es autres parties des plantes.
Les circonstances qui accompagnent la formation de ces deux fluides prouvent qu'ils ne peuvent être séparés, et que les sucs propres ne sont qu'une modification de la sève qui a perdu sa première simplicité par l'addition de ces nouveaux principes que les feuilles, par leur action absorbante, puisent dans l'atmosphère. Il est très-probable qu'elles ont également la faculté de produire de la sève, puisqu'elles aspirent fortement riiumidité; mais comme, dans cette opération, il se joint aussi d'autres fluides atmosphériques, il s'en suit que les feuilles ne peuvent fournir une sève aussi pure que les racines.
On ne peut donc obtenir la sève pure que dans le cœur des arbres, ou dans les jeunes rameaux avant l'apparition des feuilles. L'observation confirme en effet que la sève ne coule en aucune saison plus abondamment qu'au printemps, lorsque les arbres n'ont pas encore repris leur verdure -, mais , dès que les boutons commencent a s'entr'ouvrir , l'écoulement de la sève diminue; il cesse presque totalement dès que les feuilles sont épanouies ; ce n'est pas que les racines aient cessé de fournir ce fluide, mais c'est qu'a mesure qu'il pénètre dans les feuilles et l'écorce , il s'y convertit en sue propre. La sève proprement dite est alors concentrée dans le corps ligneux , et , pour obtenir son écoulement , il faut percer le tronc des arbres jusqu'au canal médullaire; dès qu'il est atteint, il en sort, avec la sève, une grande quantité de bulles d'air qui s'en échappent brusquement , souvent accompagnées d'une détonation assez forte.
On ne peut nier que la sève n'ait un mouvement d'ascension, puisqu'elle s'élève des racines jusqu'au sommet des arbres, prenant sa route surtout par les vaisseaux ligneux
(79) de l'étui médullaire. Il est facile de s'en convaincre en trempant l'extrémité inférieure des branches d'arbres dans une liqueur colorée en noir; aucun trait de la liqueur ne paraît, ni dans lecorce, ni dans le cœur de la moelle, mais l'etuî médullaire, ainsi qu'une portion du bois qui l'avoisine, se teignent en noir j quelqueibis aussi la même liqueur se fait un peu apercevoir sur les trachées et les fausses trachées qui se rendent dans les pétioles des feuilles ou dans les boutons. Cette particularité ne pourrait-elle pas être attribuée à l'extrême petitesse de l'ouverture des vaisseaux qui. se rendent dans les pétioles , et dont l'entrée est interdite aux particules de la couleur noire, qui ne pénètre dans les vaisseaux du centre que parce qu'ils ont pins de capacité, étant prouvé d'ailleurs que la sève passe du centre des rameaux dans l'écorce et les feuilles. Si Ton renverse les mêmes branches, et qu'on les fasse tremper en sens opposé, la liqueur noire pénétrera dans les mêmes canaux ' : d'où l'on a cru pouvoir conclure que la sève est cliarxiée des racines jusque dans les feuilles, et des feuilles vers les raciiies; qu'elle peut aussi se répandre , du centre à la circonférence par les prolongeniens médullaires, dans les jeunes rameaux. On croit assez généralement qu'elle redescend par l'écorce; elle est alors chargée des sucs propres quelle transmet aux racines : ainsi les sucs propres descendent plutôt qu'ils ne montent ; d'où vientque si 1 on fait, sur l'écorce d'une branche d'arbre, une incision horizontale, il se forme sur les deux lèvres de la plaie un double bourrelet; le supérieur est beaucoup plus épais, à cause de la descente des sucs propres qui s'y arrêtent; l'inférieur est plus mince, parce que ces sucs ne sont pas envoyés des racines dans les rameaux^ mais plutôt de ceux-ci dans les racines. Si donc l'on voulait séparer ces deux fluides par la pensée, on pourrait dire que les racines fournissent la sève pure ou ascendante, tandis que les feuilles sont les organes des sucs propres ou de la sève descendante.
Il ne faut pas conclure de Fa , comme l'ont fait quelques naturalistes, que la sève circule dans les plantes comme le
' Il faut cependant convenir, malgré cette expérience, que la sève pénètre des racines dans Fécorce, comme il arrive dans les arbres, tels <jue les vieux saules dont il ne reste presrpe plus que récorce du tronc.
( 8o ) sang dans les veines des animaux ; son mouvement est plutôt une sorte de balancement, qu'une véritable circulation. Lorsque la plante aérienne éprouve une forte transpiration, il en résulte une déperdition, que la sève, pompée par les racines, s'empresse de réparer; si, au contraire, la transpiration est arrêtée par un brouillard, une nuit fraîche, une forte rosée, les leuilles, placées dans ce bain humide, absorbent de leau; Ja sève s'arrête dans son ascension, r^te presque stationnaire, ou reflue dans Pécorce, d'où elle redescend, en sucs propres, sous le nom de sève descendante. Ceux qui désireront de plus amples détails sur cette matière, pourront consulter les expériences curieuses faites par de très-habiles physiologistes. Quoique les explications que je viens de présenter ne soient pas en tout conformes aux leurs, je ne reconnais pas moins l'utilité de leurs travaux dans cette partie de la science que la natm-e a dérobée à nos regards.
Au reste, la sève n'est presque jamais parfaitement pure. Outre qu'elle entraîne avec elle plusieurs substances tenues en dissolution dans le sein de la terre, telles que de l'azote, de l'oxigène, un peu d'acide carbonique, des sels minéraux, etc. , il est rare qu'en passant dans le corps du végétal elle ne se mêle pas avec quelques sucs propres ; d'où vient qu'on la trouve un peu différente, selon les espèces, mais leau en constitue toujours la base.
Les sucs propres sont bien plus variables : on les distingue par leur couleur, mais bien mieux encore par leur saveur; ils remplissent les vaisseaux des couches corticales, et se glissent quelquefois dans ceux du bois. Ils sont acres, brûlans et laiteux dans les euphorbes, les pavots, les apocinées, etc.; amers dans les chicoracées; jaunes dans lachélidoine; résineux dans les pins, les mélèses, etc.; sucrés dans plusieurs érables; d'un rouge orangé dans l'artichaut; d'un rouge de sang dans la patience sang de dragon (^runiex sanguùwus . Lin. ) , etc.