LE FAIT ET SON DÉTERMINISME
dès qu’il sort de la relation désintéressée de ces phénomènes, dès qu’il cesse de dire, par exemple, cc tel liquide a été coagulé par la chaleur », pour dire « ce liquide est albumineux » , il n’exprime plus le fait pur et simple, il exprime, un jugement.
Or, on entend souvent, et notamment en médecine, employer les expressions de fait ordinaire , fait singulier, fait exceptionnel , rare , commun , etc. Ces expressions n’ont pas de raison d’être. Un fait n’est pas exceptionnel, car, étant données les circonstances de sa production, il doit toujours se produire. Un fait ne prend le caractère étonnant, extraordinaire, que parce que nous ne connaissons pas les causes déterminantes de ce fait et que ces causes se trouvent réunies à notre insu. Un fait est toujours un fait pur et simple ; c’est à nous d’en connaître et d’en apprécier les causes, et alors sa manifestation nous apparaîtra toujours comme une chose naturelle, ordinaire et régulière ; et, quand nous aurons déterminé ces conditions, si nous pouvons les réunir dans une expérience, nous verrons le fait se reproduire d’une manière constante, nécessaire, et nous aurons peine alors à comprendre ce qu’on pourrait vouloir encore désigner sous le nom de fait singulier, extraordinaire, etc. : un fait n’est extraordinaire que parce qu’il est indéterminé; cês deux expressions sont synonymes, en ce sens qu’elles expriment également notre ignorance relativement à la nature et aux conditions des faits auxquels on les applique.
Le tout est donc d’établir ce que j’ai appelé le déterminisme des faits, c’est-à-dire l’ensemble des conditions
de ces faits. Malheureusement ce déterminisme est souvent très- difficile à établir, surtout lorsque, se bornant à la simple observation, on est, volontairement ou par la nature même des choses, mis dans l’impossibilité de changer les conditions du phénomène, afin de rechercher quelles conditions sont étrangères et quelles con-^ ditions sont intimement liées à sa manifestation. Dans ces circonstances on a eu recours à une méthode indirecte; on a noté combien de fois tel fait coïncide avec telles conditions plus ou moins complexes; on a fait de la statistique. Or ce n’est pas là de la science, c’est de l’empirisme pur : du moment qu’on n’a pas ramené le fait à ses conditions simples, il est impossible d’établir des lois; on n’arrive qu’à des probabilités, on peut dire que telle chose arrive quatre fois sur cinq, qu’il y a, dans tel cas, tant de chances pour que tel phénomène se produise; mais ce ne sont pas là des bases sur lesquelles puisse se bâtir une science. La chimie en seraitelle arrivée où elle est aujourd’hui, si les chimistes n’avaient pu parvenir à des généralités plus précises que celle qui consisterait à dire que neuf fois sur dix la combinaison de l’oxygène et de l’hydrogène donne naissance à de l’eau.
En médecine on fait souvent de la statistique; mais on n’en fait ou du moins on ne devrait absolument en faire que quand on ne peut pas faire autre chose. Et en tout cas il est inadmissible de considérer cette manière de procéder comme une véritable méthode, intitulée méthode numérique. Sans doute des esprits éminents, comme par exemple le médecin Louis, ont
DU DÉTERMINISME
prétendu que cette sorte de méthode était celle que devaient essentiellement employer les recherches médicales; sans doute cette manière de faire permet à la pratique d’arriver à quelques indications prognostiques probables. Mais qui parle de sciences expérimentales ne parle pas dé probabilités.
Quand un fait est bien déterminé dans toutes ses circonstances, il devient, si ces circonstances sont réunies, non pas probable, mais certain, c’est-à-dire qu’il ne se produit pas huit ou neuf fois sur dix, mais exactement autant de fois que se produisent ces circonstances déterminantes elles-mêmes, et cela aussi bien dans la série des faits médicaux et thérapeutiques que dans celle des faits physiques ou chimiques. Prenez par exemple l’histoire de la gale : avant que la nature parasitaire de cette affection fût connue, on soumettait les malades à divers traitements internes et externes, et l’on reconnaissait que tel traitement était plus ou moins couronné de succès: sur trente malades, vingt-cinq étaient guéris dans un cas; par un autre procédé, on n’obtenait que vingt guérisons sur trente sujets. On sait aujourd’hui que la gale est due à la présence d’un parasite que l’histoire naturelle étudie, dont elle nous trace les mœurs, nous expliquant ainsi plusieurs particularités des symptômes et du mode de contagion; nous savons de même par quels agents ori peut détruire ce parasite. Toutes les conditions de la maladie et de sa curation étant connues, ce n’est plus par une proportion de cinq sur dix ou de vingt sur trente qu’on énonce les succès du traitement pàrasiticide : sur cent galeux qui entrent à l’hôpital