‹ Leçons de la physiologie opératoireChapitre 14 sur 152 · CL. BERNARD. — PHYS. OPÈR · texte numérisé non relu

CL. BERNARD. — PHYS. OPÈR

Saint-Louis, cent sortent guéris après avoir subi le traitement.

La médecine peut donc, comme le montre cet exemple, devenir une véritable science, à la condition de déterminer exactement tout ce qui a rapport aux faits qui lui sont soumis. Mais ces faits sont d’ordinaire trèscomplexes : il faudra donc les analyser, les décomposer et les ramener à une série de faits simples, dont le déterminisme pourra être rigoureusement établi. Dès lors il n’y aura plus lieu de faire de la statistique , laquelle n’a de raison d’être que par la nature indéterminée des faits auxquels on l’applique.

Dans ces circonstances nous ne saurions, cela va sans dire, admettre des faits contradictoires . C’est là une ex-, pression souvent employée et qui doit disparaître, du moins si l’on voulait lui donner toute sa rigueur, car un fait ne peut pas être contradictoire d’un autre fait ; chacun d’eux existe dans ses conditions déterminées, et l’affirmation de l’un ne saurait être la négation del’autre. La nature ne se contredit pas; c’est l’observateur qui se trompe, soit qu’il ne détermine pas exactement les conditions du fait, soit qu’il substitue au fait un jugement qui alors pourra être en contradiction avec un autre jugement. Admettre des faits contradictoires, ce serait par cela même nier absolument toute science.

Pour l’étude des phénomènes delà vie, on a longtemps pensé, et des esprits éminents partageaient cette opinion il n y a pas plus d’une vingtaine d’années, on a longtemps pensé que les phénomènes vitaux n’obéissaient pas à des lois absolument rigoureuses; que le principe de la vie

DU DÉTERMINISME

était pour ainsi dire capricieux dans ses manifestations, lesquelles auraient pu être absolument différentes dans des circonstances identiques : en un mot, on faisait de l’absence de loi rigoureuse la règle générale de la vie ; telle était la manière de voir des vitalistes en général.

11 n’en est pas ainsi : les phénomènes des corps organisés sont soumis à des lois aussi bien que les phénomènes physiques et chimiques. Mais ces lois sont très-complexes; nous ne pouvons arriver à les saisir qu’en cherchant à déterminer exactement toutes les conditions des phénomènes; c’est à cette recherche, vous le savez, que j’ai donné le nom de déterminisme.

Grâce au déterminisme , qui doit être la base de la physiologie et de toute science expérimentale, nous pourrons dire que tel phénomène, dans telle circonstance, se produira toujours, et non pas trois fois sur cinq ou neuf fois sur dix. Un phénomène dont le déterminisme est entièrement établi devient une chose immuable, dont on peut prédire rigoureusement l’apparition dans tous les cas où se trouveront réalisées les circonstances de sa production : il comporte une certitude absolue.

Nous ne nous arrêterons pas à l’objection d’après laquelle on pourrait nous répondre qu’il n’y a pas de certitude absolue; que, par exemple, parce que le soleil s’est levé hier et aujourd’hui, nous ne pouvons pas assurer qu'il se lèvera demain. Même dans ce cas, dira-t-on, cette certitude dépend de causes déterminées , et nous pouvons seulement dire que, si rien n’est changé dans l’ordre de l’univers, le soleil continuera à se lever demain

comme il s’est levé la veille. Mais cette certitude, tenant à des causes déterminées, est précisément celle que nous attribuons aux phénomènes des êtres vivants, et nous ne saurions aspirer à quelque chose de plus : nous nous contentons de pouvoir dire que, si rien n’est changé dans l’économie de l’univers, tel phénomène qui s’est produit dans telles circonstances déterminées se reproduira si ces circonstances se trouvent de nouveau réalisées : telle est la certitude que nous donne le déterminisme.

Si donc nous récapitulons l’ordre de mise en jeu de nos faeultés pour l’acquisition de la science, nous pouvons dire qu’à l’aide des sens nous recueillons et amassons des faits, qu’avec les sens encore nous reconnaissons les conditions de ces faits, mais qu’ensuite, par le jugement, nous rattachons ces faits à ces conditions dites déterminantes et nous en tirons une notion générale. Ce sontdonc les constatations faites par nos sens qui sont la source première de nos connaissances, et l’observation simple ou expérimentale est d’autant plus rigoureuse, que nous avons simplement recueilli les impressions faites sur nos sens, et non cherché à voir ce que des jugements antérieurs, des hypothèses préconçues, nous présentaient comme plus ou moins vraisemblable.

Pour réaliser cette observation désintéressée et cependant précise, que nous considérons comme la condition essentielle de toute étude vraiment scientifique, l’idéal consisterait à substituer à nos sens eux-mêmes des modes de constatation pour ainsi dire automatiques.

DU DÉTERMINISME

grâce auxquels les phénomènes traduiraient d’euxmêmes leurs manifestations.

Quelques procédés d’investigation réalisent déjà ce desideratum; nous avons la méthode graphique, mise en usage aussi bien pour les recherches de physiologie que pour celles de physique ; nous avons de même la photographie.

Pour vous montrer combien ces procédés de constatation suppléent avec avantage à la simple observation à l’aide des sens, il me suffira de vous citer l’exemple suivant qui s'est produit lors d’une discussion à l’Académie des sciences sur la constitution des comètes. On avait pris des photographies de comètes, lorsque, quelque temps après, la discussion sur ces astres étant revenue à l’ordre du jour, on fut amené à émettre sur leur constitution des vues nouvelles, lesquelles demandaient, comme vérification, des constatations que l’on n’avait pas songé à faire antérieurement. Mais si l’observateur, dont l’attention n’était pas éveillée sur ces points nouveaux, n’avait pas songé à faire cette constatation, la photographie, qui reproduit indifféremment ce qui est recherché et ce qui n’attire que médiocrement l’attention, la photographie devait avoir reproduit les détails demandés s’ils existaient réellement; on pensa donc à recourir aux photographies prises précédemment, et l’on y constata en effet les aspects dont la nouvelle hypothèse rendait la recherche nécessaire : la photographie, substituée ici à l’observation simple, avait donné à la fois plus et mieux que cette observation .

- Aujourd’hui, des procédés semblables ou analogues

ont pris largement place dans la méthode expérimentale. En rectifiant, en fixant ainsi les impressions de nos sens, nous parvenons plus rigoureusement à éviter les nombreuses causes d’erreur dans des observations aussi complexes que celles qui s’adressent aux phénomènes de la vie. Il nous est ainsi possible de constater les faits et leurs conditions et de rattacher les uns aux autres.

Conditions ou causes des phénomènes sont pour nous des expressions à peu près synonymes ; nous savons bien que, comme le disent les philosophes, nous n’arrivons pas réellement à reconnaître les causes premières, absolues, des phénomènes, c’est-à-dire leur essence intime ; nous ne pouvons remonter si haut, et il doit nous suffire d’arriver aux causes immédiates, c’est-à-dire aux conditions matérielles de l’existence des phénomènes : c’est pourquoi nous ne parlons jamais que de ces causes secondes que nous désignons généralement sous le nom de conditions déterminantes.

Même dans la détermination de ces conditions, il s’en faut de beaucoup que la science des organismes vivants soit arrivée aujourd’hui à des acquisitions qui lui permettent de se considérer comme constituée ; mais les progrès qu’elle a accomplis sur quelques points particuliers permettent de préjuger ce qu’elle deviendra dans l’avenir. Comme science, surtout comme science active appelée à connaître les phénomènes, à les arrêter ou à les reproduire volontairement, la physiologie, si elle sait se défendre des vaines spéculations sur les causes premières et concentrer ses efforts sur un déter-

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minisme précis et fécond , la physiologie, tout en se reconnaissant loin encore du but a atteindre, est dès maintenant en droit d’afficher hautement sa confiance dans les conquêtes de l’avenir : par la méthode expérimentale elle établira la matérialité des phénomènes; elle analysera les éléments de cette matérialité, et deviendra ainsi maîtresse des phénomènes eux- mêmes, car libre de favoriser ou d’empêcher la réunion des causes déterminantes matérielles, elle sera par cela même en état de provoquer ou d’arrêter la manifestation de ces phénomènes ou actes matériels.

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