DES EXPÉRIENCES DE CONTRÔLE
Si, par exemple, nous sectionnons un nerf chez un animal, nous devons faire en même temps une contreépreuve sur un autre; pour cela, nous mettons chez celui-ci le nerf à découvert, sans le diviser, et nous sommes alors à même de distinguer les troubles qui résultent de la section du cordon nerveux des accidents qui ne sont que la conséquence de l’opération préliminaire. On ne saurait s’imaginer le nombre de services inespérés que cette méthode a rendus à la science. C’est par elle que j’ai réussi moi-même à découvrir la fonction glycogénique. Avant cette découverte, adoptant les opinions courantes du jour, je croyais que le sucre ne se formait jamais au sein de l’économie, mais que les animaux détruisaient, d’une manière ou d’une autre, la glycose qu’ils absorbaient par l’intermédiaire de leurs aliments. Pour démontrer ce fait, je me mis à rechercher le sucre dans tous les organes d’un chien nourri d’aliments renfermant cette substance; mais, en examinant en même temps les organes d’un autre chien soumis exclusivement au régime animal, je m’aperçus, non sans étonnement, que le résultat de F analyse était le même dans les deux cas. Ce résultat inattendu me conduisit à une nouvelle série d’expériences qui m’amenèrent à la découverte de la fonction glycogénique.
Nous devons donc toujours étudier la marche des phénomènes chez un sujet sain, parallèlement à ce que nous observons chez l’animal en expérience. Mais il est quelquefois impossible d’obtenir, chez des animaux différents, des résultats susceptibles d’être comparés : c’est
ainsi que, voulant m’assurer par moi-même de la nature des aliments capables de produire la plus grande quantité de matière glycogène dans le foie, j’examinai en même temps deux animaux soumis antérieurement à des modes d’alimentation différents; or, les résultats obtenus ont varié avec l’âge et l’état de santé des deux animaux. J’eus ensuite recours à la manière de procéder suivante : j’enlevai un petit morceau du foie d’un animal qui avait été pendant longtemps privé de nourriture, après quoi j’injectai dans son estomac un aliment d’une composition particulière, puis je le sacrifiai, afin de pouvoir comparer les résultats de l’analyse avant et après l’ingestion de l’aliment.
Mais la vivisection, dans le sens classique du mot, n’est qu’un moyen assez grossier de recherches; nous connaissons aujourd’hui quelle est la complexité des phénomènes vitaux, et nous ne saurions nous contenter, pour en faire l’analyse, des antiques procédés de vivisection, tels que les pratiquaient Galien et Vésale; jusqu’à la fin du siècle dernier, si l’on avait eu à installer un laboratoire de physiologie expérimentale, il eût suffi de le pourvoir des instruments de vivisection, c’est-à-dire de dissection , tels que Vésale lui-même les a représentés à la fin de son Anatomie. Une pareille installation serait aujourd’hui dérisoire : les divers instruments tranchants propres aux vivisections nous permettent seulement d’aller pénétrer dans l’organisme vivant , mais alors, c est-à-dire une fois que nous sommes arrivés sur le lieu même où se produisent les phénomènes les plus intimes, nous empruntons à la physique et à la chimie
DES VIVISECTIONS
tous leurs appareils, les plus délicats pour analyser ces phénomènes.
flous allons donc essayer de définir avec précision le rôle des vivisections en physiologie expérimentale, de montrer jusqu’à quel point elles nous laissent pénétrer dans l’étude de l’organisme, et à quel moment elles doivent être, supplées et remplacées par l’emploi des moyens d’analyse physico-chimique.
L’anatomie descriptive, étudiée sur le cadavre, nous permet de reconnaître des parties distinctes, des organes : la vivisection, c’est-à-dire L’anatomie faite sur l’être vivant, nous permet de constater les usages de ces parties, et complète des notions que l’anatomie cadavérique serait toujours restée impuissante à nous donner. Un exemple, entre mille, suffira pour rendre la chose évidente : sur le cadavre on trouve toujours les artères vides ou remplies de gaz, et celui qui, comme Erasistrate, s’en serait toujours tenu à l’inspection des artères sur le cadavre, n’aurait jamais soupçonné le rôle de ces vaisseaux dans la circulation du sang ; aussi Erasistrate regardait-il les. artères comme des canaux aériens, en communication avec le conduit aérien du poumon, avec la trachée-artère. Mais Galien dissèque des auimaux vivants; il voit les artères pleines de sang; et ainsi la vivisection lui montre l’usage réel de ces canaux, dont l’anatomie avait seulement révélé l’existence, et amené les premiers anatomistes à des idées fausses sur leur . rôle.
On peut donc dire que la vivisection anime l’anatomie : la physiologie établie à l’aide des vivisections est