CL. BERNARD. — PHYS. OPÉR
une anaiomia anvmata, ainsi que la définissait Haller lui-même.
Pour arriver à cette anaiomia animata, la vivisection dans sa forme la plus primitive, se contente d’observer les faits sur le sujet ouvert, comme lorsque Galien constate la présence du sang dans les artères , ou bien elle a recours à des procédés plus complexes : on enlève l’organe dont on veut étudier les usages, et, des troubles produits par son absence, on conclut à ses fonctions et à leur importance. Cette manière de faire a souvent été la source de grosses erreurs, les expérimentateurs n’ayant pas toujours parfaitement établi le déterminisme des phénomènes observés, c’est-à-dire n’ayant pas tenu compte des lésions qui accompagnent r ablation de 1? organe, et des troubles consécutifs à ces lésions indépendamment de l’absence des fonctions de l’organe enlevé. Nous reviendrons ultérieurement sur cette question de critique expérimentale.
C’est à la vivisection, pratiquée sous les deux formes sus-indiquées, que nous devons en définitive les plus importantes découvertes sur les fonctions des parties, sur les mécanismes des fonctions ; c’est ainsi qu’Harvey a découvert le mécanisme de la circulation. Ce sont encore les vivisections de ce genre qui ont permis à Haller de faire ses belles études sur les parties sensibles et les parties insensibles , sur les parties immobiles et sur les parties mobiles ou irritables. C’est-à-dire que, pour rendre ces expressions par leurs équivalents modernes, Haller, à l’aide de la vivisection, a distingué les nerfs d avec les muscles, en montrant que les nerfs sont sen-
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gibles et les muscles irritables (contractiles); et cette distinction, qui nous paraît aujourd’hui chose évidente, était à cette époque un progrès considérable, progrès que Haller a poussé très-loin, car il a démontré l’autonomie du nerf et du muscle, c’est-à-dire montré que le muscle, par exemple, possède ses propriétés contractiles indépendamment du nerf : le nom & irritabilité lallérienne , donné à l’irritabilité du muscle, a consacré cette importante découverte.
Les vivisections, comme moyen délocaliser chaque fonction dans chaque organe, les vivisections ont donné encore des résultats plus importants, car, si Haller a distingué les nerfs des muscles, Magendie a distingué, par la même méthode, deux espèces de nerfs à fonctions distinctes, les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs, et vous savez que les seules sections, portées successivement sur les deux ordres de racines des nerfs rachidiens, ont établi cette distinction capitale, point de départ de toute la physiologie du système nerveux.
Tous ces résultats des vivisections, quelque considérables qu’ils soient, ne nous donnent de renseignements que sur le mécanisme des fonctions, sur l’usage des organes, sur les propriétés des vaisseaux, des nerfs, des muscles, etc.; mais la vivisection ne va pas au delà; la nature de ces propriétés qu’elle révèle, les conditions intimes de ces phénomènes qu’elle localise, la force qui meut ces instruments qu’elle nous fait connaître, tout cela échappe à son investigation. Elle s’arrête, de même que s’arrêterait un mécanicien qui nous expliquerait le rôle de chacune des pièces d’une loco-
motive, d’une machine quelconque, mais resterait muet sur la vapeur, sur la force motrice qui met en jeu toutes ces pièces.
A l’époque où j’ai commencé mes études, on croyait être arrivé à tout ce que peut donner la physiologie expérimentale quand on avait localisé tel phénomène dans tel organe ; on ne croyait pas devoir chercher rien au delà de celte localisation, de cette anatomia animata. On avait reconnu que le muscle est l’agent mécanique des mouvements , qu’il déplace les leviers osseux en se contractant, c’est-à-dire en se raccourcissant, et l’on ne pensait pas à rechercher le mécanisme intime de cette contraction, à étudier les conditions qui la modifient,. On se bornait, en un mot, à établir l’usage des parties.
Aujourd’hui on est allé et on va tous les jours plus loin dans l’analyse des phénomènes des êtres vivants : après avoir localisé, on explique. Pour répondre aux besoins de ce nouvel ordre de recherches, ce n’est plus la vivisection pure et simple qui est mise en pratique, ce sont les procédés de l’analyse physique et chimique. Sans doute l’anatomie vient encore à notre aide; grâce aux instruments grossissants nous parvenons à apercevoir les éléments anatomiques qui sont le sujet des propriétés des tissus; les études histologiques, si largement et si fructueusement cultivées aujourd’hui, donnent aux recherches de physiologie générale une base anatomique ; mais l’anatomie microscopique ne peut nous servir qu’à localiser les phénomènes, les propriétés élémentaires : c’est l’expérimentation, c’est la physiolo-
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gie générale qui les explique, c’est-à-dire qui en analyse la nature physico-chimique.
Les grands promoteurs de ces nouvelles études, ceux qui les premiers ouvrirent la voie à cette analyse physico-chimique des phénomènes de la vie, furent Laplace et Lavoisier. Nous ne saurions tenir compte ici des tentatives antérieures faites, par exemple, par Van Helmont, tentatives prématurées et basées sur de pures hypothèses, car la chimie n’était pas constituée encore, et il était par suite impossible d’emprunter des explications valables à une science qui n’existait pas.
En créant la chimie, Lavoisier rendit du même coup possibles les tentatives durables de physiologie générale, et ces tentatives, il les réalisa lui-même avec Laplace, dans le grand travail que ces auteurs publièrent sur la chaleur animale. En montrant que la chaleur dégagée par les êtres vivants ne diffère pas de la chaleur produite par les combustions ou par d’autres phénomènes chimiques; en établissant qu’il n’y a qu’une seule et même physique, qu’une seule et même chimie, de même qu’une seule mécanique, pour les corps organiques et pour les corps inorganiques Lavoisier et Laplace jetèrent les premières bases de la physiologie générale; la physiologie des fonctions, l’étude de l’usage des parties, établie d’après les vivisections, allait donc être complétée par des recherches plus intimes, par l’analyse physico-chimique des phénomènes élémentaires.
C’est Magendie qui donna pour la première fois à un livre de physiologie le titre de Leçons sur les phéno-
mènes physiques de la vie , marquant bien ainsi le principe de la nouvelle méthode dont il a été l’un des plus actifs initiateurs. Nous verrons longuement et dans tous leurs détails, au cours de ces leçons, les progrès accomplis grâce à ces modes d’investigation. Permettezmoi, pour le moment, de vous signaler quelques-uns de ses dangers, ou, pour mieux dire, de vous mettre en garde contre quelques excès qui résultent non pas de la méthode elle-même, mais de la manière défectueuse, hâtive et incomplète dont elle est parfois appliquée.
Je veux parler ici des cas où, pour expliquer par la chimie et la physique des phénomènes dont la nature est certainement physique et chimique, on se contente de les concevoir tels qu’ils pourraient être sans rechercher ce qu'ils sont réellement. Quelques exemples vous feront mieux comprendre ma pensée.
Ainsi les matières amylacées sont transformées, par l’action des sucs digestifs, en dextrine, puis en glycose; le chimiste, in vitro , produit ces mêmes transformations soit par l’action des acides, soit par celle de la chaleur. Cela suffit-il pour nous autoriser à conclure que les sucs digestifs agissent par acidité, ou qu’il faut faire jouer un grand rôle à une sorte de cuisson, de coction digestive? L’hypothèse a été émise ; elle a été donnée et adoptée comme une explication. Cependant, l’étude directe du phénomène organique a montré que l’économie vivante produisait bien de la glycose et de la glycose identique à celle que produit le chimiste, mais qu’elle agissait par un procédé différent, par une véritable fermentation, et nous isolons aujourd’hui
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les ferments, qui sont les agents actifs de ces transformations.
De même pour la saponification des corps gras : les chimistes l’obtiennent par l’action des acides, par celle des alcalis forts, par celle de la vapeur d’eau surchauffée; conclure par analogie à des actions semblables se produisant dans l’organisme, ce serait tomber volontairement dans une grossière erreur, car l’étude directe du phénomène même nous montre qu’ici encore l’organisme agit par le moyen d’un ferment contenu dans le suc pancréatique.
Ainsi, de l’identité des résultats produits, il n’est pas légitime de conclure à l’identité des procédés : nous produisons de l’électricité par des piles, par des électroaimants, par des actions capillaires, etc., etc.; dans tous ces cas, l’électricité produite est toujours de même nature, mais les moyens de production sont totalement différents. Les êtres vivants produisent aussi de l’élec- Iricité, et certains poissons possèdentdes organes quileur permettent de fournir des décharges aussi fortes ët aussi dangereuses que celles données par des appareils puissants. De ce qu’on obtient le plus souvent l’électricité avec une pile composée de cuivre et de zinc, en conclurons-nous que l’appareil électrique de ces poissons renferme une électrode cuivre et une électrode zinc, ou bien y chercherons-nous un électro-aimant? Ces suppositions, dans cet exemple particulier, vous frappent par leur absurdité même: l’appareil organique de ces animaux produit cependant de l’électricité identique à celle que donnent nos divers appareils physiques et chi-
iniques, électricité qu’on peut recueillir et condenser dans une bouteille de Leyde, comme les décharges de la machine électrique, électricité à laquelle on peut faire parcourir un circuit métallique, comme on le fait pour celle de nos piles. Cependant, malgré cette identité des résultats, vous ne sauriez penser à l’identité des procédés qui les produisent.
Il en est de même pour une infinité d’autres phénomènes organiques, et ce n’est pas, je le répète, les expliquer réellement que les identifier à priori à ce que le chimiste produit in vitro dans son laboratoire. La chimie et la physique ont mieux à faire que de nous fournir des hypothèses : elles nous offrent les moyens d’analyser les actes intimes des phénomènes élémentaires, et ce sont seulement les résultats de ces analyses qui nous permettront d’établir sur des bases sérieuses les notions essentielles de physiologie générale.
Mais les vivisections d’une part, les analyses physicochimiques d’autre part, ne sont pas les seuls moyens d’investigation que nous ayons à notre disposition. Nous savons aujourd’hui, grâce aux progrès de l’anatomie générale, qu’il faut chercher les éléments de la vie dans les éléments anatomiques eux-mêmes. Comment pénétrer par l’expérimentation jusqu’à ces éléments anatomiques, de manière à agir isolément sur chacun d’eux, ou, pour mieux dire, sur chaque classe particulière? Eh bien! nous trouvons dans l’emploi des poisons les réactifs qui nous permettent ces actions expérimentales élémentaires par lesquelles nous dissocions les fonctions des éléments anatomiques eux- mêmes.
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Depuis que nous avons abordé à ce point de vue péiude de la physiologie générale, nous pensons être parvenu à démontrer que tout ce qui agit sur la vie d’un organisme, pour l’entretenir, la modifier, la détruire, n’agit pas en réalité sur cette entité abstraite qu’on appelle la vie, mais porte son action spécialement sur un des nombreux éléments anatomiques qui, par l’ensemble de leur vie partielle, constituent la vie générale de l’organisme total : ainsi, dire que la strychnine agit sur la \ie du chien, de l’oiseau, du poisson, c’est exprimer, au point où en est aujourd’hui la physiologie, une idée absolument fausse ; dire que ce poison agit sur la moelle épinière de ces animaux, c’est déjà se rapprocher de la vérité, mais sans l’atteindre cependant, car de même que l’animal se compose d’une réunion d’organes, de même chaque organe, et la moelle épinière en particulier, se compose d’un ensemble complexe d’éléments anatomiques, et en réalité l’action du poison se porte sur un seul de ces éléments anatomiques.
Si, par exemple, la strychnine agit uniquement sur les cellules nerveuses excito-motrices de la moelle, c’en est assez pour que le trouble apporté dans le fonctionnement de ces cellules interrompe le fonctionnement de la moelle, car, dans un organe, les propriétés des éléments anatomiques sont, dans leurs manifestations, si intimement liées les unes aux autres, que la suppression de l’une amène l’arrêt de l’autre, comme la suppression d’un rouage arrête le jeu entier d’une machine. Mais la même solidarité qui existe dans un organe entre ses éléments anatomiques, existe également dans l’être
entier entre ses divers organes, et c est ainsi que ]e trouble des fonctions de la moelle épinière amène, dans l'exemple choisi, la mort de l’organisme total, la mort du chien, de l’oiseau, du poisson.
Un exemple frappant de cette solidarité des éléments anatomiques, dont les vies partielles constituent la vie totale, nous est fourni par l’étude de l'empoisonnement que produit l’oxyde de carbone, ou bien par celui qu’occasionne le curare. Dans le premier cas, les globules rouges du sang sont seuls atteints ; dans le second, ce sont les nerfs moteurs ; et cependant la mort n’en arrive pas moins fatalement dans l’un comme dans l’autre cas, parce que, d’une part, la fonction des globules rouges, qui sont chargés du transport de l’oxygène dansles tissus, étant supprimée, il en résulte une asphyxie générale; parce que, d’autre part, la cessation de fonction des nerfs moteurs a pour conséquence l’arrêt de toutes lés contractions musculaires qui président aux mécanismes les plus importants de l’organisme, à la respiration, à la circulation.
Gette action des poisons nous permet donc de réaliser en quelque sorte des vivisections d’une délicatesse infinie, puisqu’elle nous permet, ce qui est le caractère de la vivisection proprement dite, délocaliser les phénomènes de la vie ; mais ici cette localisation, au lieu de se faire sur des organes, se fait sur des éléments anatomiques.
Une fois cette localisation réalisée, c’est encore, pour les éléments anatomiques comme précédemment pour les organes, par les procédés d’analyse physico-chimi-
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que que nous parvenons à l’explication des phénomènes élémentaires. Parmi les exemples précédemment donnés, il en est un où cette analyse est aujourd’hui parvenue très-loin : je veux parler de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone. Nous savons aujourd’hui que le globule sanguin renferme une substance particulière, l’hémoglobine, qui se combine chimiquement avec l’oxygène, et que c’est grâce à cette combinaison, dite oxyhémoglobine, que cet élément anatomique se charge d’oxygène et en devient le véhicule dans l’intimité des tissus. Nous savons aussi que cette hémoglobine jouit d’une grande affinité pour l’oxyde de carbone, et que la combinaison qu’elle forme avec ce gaz est plus stable que celle qu'elle forme avec l’oxygène. Nous concevons donc bien comment, en présence d’un milieu renfermant de l’oxyde de carbone, les globules rouges se chargent de ce gaz, et, devenant impropres à transporter l’oxygène, ne le fournissent plus à la respiration des tissus, d’où résulte la mort de l’organisme total par asphyxie.
Vous voyez combien ici nous avons pénétré profondément dans la localisation du phénomène et dans son mécanisme chimique pour faire plus encore il nous faudrait parvenir à connaître les réactions à l’aide desquelles nous pourrions déplacer l’oxyde de carbone fixé sur le globule; nous serions alors en complète possession du phénomène, maître de le provoquer, de l’empêcher et même de le supprimer, c’est-à-dire de détruire la combinaison chimique, et vous concevez facilement que cette connaissance entière du phénomène, cette notion
scientifique expérimentale, est la seule condition d’une application médicale rationnelle.
Les considérations que je vous ai exposées sur les vivisections, sur l’analyse physico-chimique des fonctions des organes, et enfin sur l’emploi des poisons comme agents de recherches physiologiques, nous permettant de localiser les phénomènes vitaux dans les éléments anatomiques, ces considérations ont dû vous faire voir que la vie de l’organisme n’est pas une entité telle que la concevaient les anciens, c’est-à-dire une force unique ayant un siège unique plus ou moins localisable.
Gomme les phénomènes que nous devons étudier sont les phénomènes de la vie, il importe que nous nous fassions dès maintenant une idée bien nette de la vie, et que nous sachions ce que nous recherchons en en faisant l’étude.
Certes je ne me propose pas de vous rappeler ici combien ont été diverses les idées que les philosophes et les naturalistes se sont faites de la vie. Je vous dirai seulement qu’aujourd’hui nous la définissons l 'ensemble des phénomènes qui existent chez les êtres vivants. Ces phénomènes obéissent à dès lois qui ne sont nullement propres à l’être vivant, qui sont en dehors de lui, puisque ce sont les lois de la physique, de la chimie, de la mécanique; mais les conditions dans lesquelles se manifestent ces lois sont propres à l’organisme ; ces conditions constituent les mécanismes particuliers de ce qu’on appelle les fonctions.
Au commencement de ce siècle, on cherchait à reconnaître, dans les parties diverses de ces mécanismes,