CL. BERNARD. — Physiol. opér
sont compris dans l’anse de l’instrument; la peau est sectionnée au scalpel, car elle briserait la chaîne sanscéder à la compression ; nous arrivons ainsi, en serrant lentement l’anse du constricteur, à sectionner les parties molles sans produire d’hémorrhagie sensible. Nous opérons de même sur les masses musculaires postérieures, puis sur les masses externes : il 11e reste plus, en dehors du paquet de la veine et de l’artère, que î’os. Il est sectionné, en dernier lieu, entre les deux, branches d’une forte pince double (fîg. 96) destinée à maintenir fixes les deux bouts de l’os divisé, afin d’éviter le tiraillement des vaisseaux. Alors nous introduisons sous la peau de la patte 1 centigramme de chlorhydrate de strychnine dissous dans 2 centimètres cubes d’eau r au bout de quatre minutes les convulsions éclatent, l’animal roidit ses quatre membres, il est mort.
En relisant ces jours derniers le mémoire dans lequel Magendie rapporte dans tous leurs détails ses expériences mémorables, j’ai été frappé d’un fait qu’il signale sans, en donner l’explication, et dont l’étude rentre précisément dans les considérations de l’ordre de celles que nous avons entreprises et que je vous ai exposées particulièrement.
En opérant son ajutage de plume d’oie, et au moment où l’animal avait ressenti les effets de l’empoisonnement, Magendie eut l’idée de mettre le bout périphérique de la veine en communication, non plus avec le bout correspondant de la veine de l’animal opéré, mais de la faire se déverser dans la veine d’un autre animal. Or, dans ces conditions, le sang portant le
VOIES DE L’ABSORPTION
poison était introduit, en apparence, comme chez le premier chien, et cependant le second animal ne fut pas empoisonné.
A quoi tient ce résultat? Dans le premier cas, Magendie avait vu l’empoisonnement se produire, et, n’observant rien de semblable dans le second au moment où le sang empoisonné était transfusé, en inféra l’absence de l’empoisonnement, sans chercher davantage. Or, dans ce cas, l’empoisonnement était absent (1), parce qu’on n’avait pas assez attendu. Qu’indique en effet cet intervalle de quatre minutes, auquel, d’après ses premières recherches, Magendie semblait pouvoir se tenir pour apprécier le temps de l’absorption? Il indique non pas seulement le temps nécessaire à l’absorption du poison, à sa pénétration dans le sang, pénétration qui est presque immédiate, mais aussi le temps nécessaire pour que le sang se soit chargé de matière toxique en quantité suffisante pour agir sur les éléments nerveux centraux,, pour les pénétrer et produire en eux l’excitabilité extrême qui est le propre de l’intoxication strychnique. Or, pour que cette saturation eût été obtenue sur le second animal, dont la quantité de sang est augmentée par un nouvel apport, et qui, du reste, n’a rien ou peu perdu parhémorrhagie,ilauraitfallu attendre un certain temps. Magendie pensait que dès que le sang du premier chien empoisonné arrivait dans les vaisseaux du second, celui-ci devait présenter les symptômes de l’empoisonnement; mais je vous ai dit qu’il fallait bien distinguer l’intro-
(1) Voy. Magendie, Mémoire sur les organes de l’absorption chez le& mammifères ( Journal de Magendie, 1821, 1. 1, p. 19).
APPAREIL CIRCULATOIRE
duction du toxique dans le sang, son transport au capillaire, son accumulation, et enfin sa pénétration jusqu’aux éléments anatomiques: or, ce sont ces dernières phases du phénomène qui sont la condition indispensable de l’empoisonnement. Ainsi, quoique nous jugions le plus souvent de la réalité de l’absorption d’une substance toxique en voyant éclater les symptômes de l’empoisonnement, il ne faut pas confondre les diverses phases bien distinctes du phénomène: quand l’empoisonnement a lieu, l’absorption s’e.st produite déjà depuis longtemps, et elle s’est continuée jusqu’à amener la saturation du sang.
Cette distinction est rendue bien évidente par nos expériences sur l’action de l’oxyde de carbone: lorsqu’un animal respire le gaz toxique du charbon en combustion, ce n’est d’ordinaire qu’au bout de huit minutes que se manifeste l’empoisonnement; et cependant, après la première inspiration d’air chargé de vapeurs méphitiques, le sang contient déjà de l’oxyde de carbone: l’examen spectroscopique permet de l’y constater.
Pour juger de l’absorption et de sa rapidité, il faut donc renoncer à prendre pour critérium la manifestation des symptômes d’empoisonnement. Il vaut mieux, au lieu de substances toxiques, employer des substances chimiques dont la présence dans le sang sera révélée par des réactions délicates et certaines : tel est l’iodure de potassium, ou le prussiate dépotasse, avec lequel on peut démontrer qu’il suffit de vingt à vingt-cinq secondes chez un cheval pour que la substance introduite en un point de la peau se retrouve dans le sang veineux général. Il
VOIES DE L’ABSORPTION
a doue fallu ce laps de temps presque infiniment court pour que la substance pénétrât dans le sang et parcourût le double cercle de la circulation pulmonaire et de la circulation générale. Mais l’empoisonnement ne survient que plus tard, parce qu’il faut que la substance s’accumule dans le sang en quantité suffisante.
Magendie, avons-nous dit, répéta sur l’intestin l’expérience qu’il avait faite sur un membre. Après avoir compris une anse intestinale entre deux ligatures, il détruisit tous les lymphatiques, c’est-à-dire tous les chylifères qui partaient de cette anse. De l’extrait de noix vomique fut injecté dans l’anse intestinale, et l’animal, réduit aux vaisseaux veineux comme moyen d’absorption et de transport, ne tarda pas cependant à succom ber à l’empoisonnement. Une expérience faite comme contre-épreuve donna un résultat qui parlait dans le même sens: toutes les veines d’une anse intestinale ayant été liées et les lymphatiques réservés, l’injection d’extrait de noix vomique dans cette anse ne donna lieu à aucun phénomène d’empoisonnement. Nous ne voulons pas dire qu’il n’y ait pas eu absorption par les chylifères, mais elle n’avait pas amené une quantité suffisante de toxique pour empoisonner : on peut voir, en effet, que du prussiate de potasse injecté dans l’intestin se retrouve dans les chylifères.
Nous voilà bien loin de l’opinion qui, à l’époque de Bichat, faisait des lymphatiques les voies essentielles, indispensables, exclusives, de l’absorption. Pour l’absorption intestinale, les chylifères eux-mêmes nous paraissent d’une importance secondaire. Autrefois, on re-
APPAREIL CIRCULATOIRE
gardait le fiquideblancetlaiteux qu’ils renferment comme le produit essentiel de la digestion, et l’on n’hésitait pas à définir la digestion : la font, ion qui fait le chyle. Or, ce chyle, sous l’aspect qu’il nous présente chez les mammifères, est une chose si peu importante en réalité, qu’il existe ou n’existe pas, selon les animaux que l’on considère. Rien n’est plus facile que de l’observer chez le chien ou le chat; il existe également chez l’homme, ainsi que j’ai eu à plusieurs reprises l’occasion de m’en convaincre sur des cadavres d’individus qui s’étaient suicidés en pleine digestion. Chez le lapin on n’aperçoit •de vaisseaux blancs lactés, c’est-à-dire de chyle, que lorsqu’on fait digérer de la graisse à l’animal. Mais chez les oiseaux on ne voit jamais rien de semblable, même chez ceux qui sont exclusivement carnassiers; il en est de même pour les batraciens, les reptiles. J’insiste sur ce dernier fait, car j’ai mis en œuvre tous les moyens possibles pourfaire apparaître des chylifères chez les oiseaux, sans jamais y réussir. J’avais, comme je vous l’ai déjà dit, observé que de l’éther, tenant de la graisse en dissolution et injecté dans le tube digestif, est un moyen excellent de faire presque instantanément apparaître •des chylifères pleins de leur contenu blanc et laiteux caractéristique : ce procédé, qui m’a toujours réussi •chez le chien, le chat et même chez le lapin, ne m’a jamais donné aucun résultat chez les oiseaux.
Nous voyons donc que si les chylifères, que si les lymphatiques absorbent, et le fait est incontestable, cette •absorption n’a rien d’essentiel, ce rôle n’a rien d’indispensable. Le rôle essentiel revient aux veines ; et du reste
VOIES DE L ABSORPTION
la rapidité même de l’absorption nous prouve qu’elle se fait surtout par le torrent sanguin, et que le cours de la lympbe est trop lent pour nous expliquer cette rapidité (jes intoxications dont je vous parlais précédemment, rapidité qui, ainsi que je vous l’ai démontré, est plus orande encore que ce que pourrait faire penser l’apparition des symptômes de l’empoisonnement.
On n’a jamais eu l’idée d’attribuer un rôle important aux vaisseaux lymphatiques dans l’absorption des gaz au niveau de la surface pulmonaire. Ici les veines sont bien les vaisseaux essentiels à l’absorption et au transport. Nous verrons qu’il en est de même pour les absorptions qui se font dans les autres régions du corps.