‹ Leçons de la physiologie opératoireChapitre 88 sur 152 · VASO-MOTEURS LYMPHATIQUES · texte numérisé non relu

VASO-MOTEURS LYMPHATIQUES

Nous pouvons constater chez lui, mais dans des limites beaucoup plus restreintes que chez les grenouilles, que les cavités séreuses, péritonéales, pleurales, contiennent une certaine quantité de sérosité, et que son tissu cellulaire est beaucoup plus humide que celui d’un lapin normal, surtout d’un animal à jeun. En effet, pendant la digestion, on observe que les cavités séreuses sont plus humides qu’à l’état d’inanition. On a beaucoup discuté autrefois sur la présence ou l’absence normale de sérosité, dans la cavité péritonéale, par exemple. Des expériences nombreuses furent faites. Elles amenèrent à des résultats en apparence contradictoires. Les uns trouvaient le péritoine parfaitement sec, les autres parvenaient à y recueillir une certaine quantité de liquide. Ces faits n’étaient opposés qu’à cause des circonstances dans lesquelles ils étaient observés; les uns avaient ouvert des animaux à jeun, les autres des animaux en pleine digestion. Vous voyez donc combien la loi du déterminisme est importante à observer, même dans les plus petites circonstances.

Voici un second lapin auquel nous injectons la même dose de curare que chez le précédent. Tandis que ce second animal est peu à peu envahi par l’action du poison, vous voyez le premier revenir à lui. Le poison a disparu de son milieu intérieur; il n’a pas été détruit par le sang, mais éliminé peu à peu par la sécrétion rénale, et il se trouve en ce moment dans l’urine que contient la vessie; mais comme la surface interne de ce réservoir n’absorbe pas à l’état normal, il en résulte que par le fait même le poison est en dehors

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de l’organisme, quoique l’urine n’ait pas encore été excrétée.

Laissons donc ce premier lapin revenir à lui, c’est-àdire éliminer le curare. Vous voyez pendant ce temps le second animal se prendre peu à peu. On observe d’abord chez lui une légère agitation : c’est là le signe du début de l’action toxique, et cette agitation n’a rien de contradictoire avec le fait que le curare est un paralysant; car tout agent qui supprime les fonctions motrices ou autres, tout agent qui, dans le sens physiologique, tue le nerf moteur, commence d’abord par produire sur lui une légère excitation. Puis vous voyez se paralyser successivement les membres antérieurs, la tête, les membres postérieurs; mais les mouvements respiratoires, qui auraient été atteints en dernier lieu avec une dose plus forte, subsistent encore, parce que l’animal n’a reçu que la quantité de curare nécessaire pour abolir seulement les mouvements des muscles des membres et de la tête.

Chez les. grenouilles, nous n’avons pas besoin de prendre ces précautions, de calculer aussi exactement une dose limite; peu importe ici, pour la vie de [ranimai, que les mouvements respiratoires soient abolis; la respiration cutanée, si la peau est maintenue humide dans un milieu frais, suffit à l’hématose, et l’animal continue à vivre avec toutes les apparences extérieures de la mort. La respiration cutanée est si bien suffisante, qu’une grenouille continue, dans les conditions que je viens de vous énoncer, à vivre un certain temps, même après qu’on lui a extirpé les deux poumons?

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Vous voyez notre premier lapin qui est complètement revenu à lui, c’est-à-dire qui a recouvré tous ses mouvements volontaires. L’élimination du curare est rapide chez ces animaux à sang chaud, à circulation active ; elle est trop rapide même pour nous permettre de bien constater les phénomènes d’exsudation lymphatique que nous voudrions observer. Pour nous mettre dans des conditions plus favorables, sans toutefois abolir les mouvements respiratoires et rendre nécessaire la respiration artificielle, nous allons essayer d’avoir recours à une modification expérimentale basée sur des phénomènes d’absorption que nous avons précédemment étudiés. Sur notre second lapin, chez lequel l’empoisonnement curarique est maintenant accompli à la limite voulue, c’est-à-dire avec abolition des mouvements des membres, mais non de ceux du thorax, nous injectons sous la patte une nouvelle dose de curare, puis nous appliquons immédiatement sur ce membre une ligature modérément serrée; nous ménageons ainsi au poison une entrée graduelle et successive, suffisante pour compenser au fur et à mesure les effets de l’élimination, mais insuffisante pour porter plus loin les effets toxiques : nous maintiendrons ainsi l’animal sous le coup du curare et dans la limite voulue de l’intensité de l’empoisonnement.

Peut-être nous sera-t-il facile, dans ces circonstances, de mieux constater les exsudations de lymphe dont je vous parlais précédemment, exsudations au niveau des séreuses, au niveau des mailles du tissu cellulaire. Cette exsudation n’est pas un fait anormal, nouveau, sans

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analogue physiologique; ce n’est, en un mot, comme tant de phénomènes dits pathologiques, qu’une exagération d’un fait normal, plus ou moins accentué luimême dans des circonstances qui ne sortent en rien de l’état physiologique. C’est ainsi, vous disais-je précédemment, que chez un lapin en pleine digestion, il est facile de recueillir dans le péritoine, à l’aide d’un verre de montre, par exemple, une quantité notable de sérosité, tandis que chez l’animal en inanition la surface péritonéale serait trouvée complètement sèche.

Il semble donc y avoir dans tous les vaisseaux, lymphatiques ou sanguins, une sorte de tonus que de nombreuses influences peuvent modifier, et pour l’étude duquel nous aurons à tenir compte des vaso-moteurs constricteurs et des vaso-moteurs dilatateurs, aussi bien lymphatiques que sanguins. Ces faits sont trèsimportants à connaître pour bien comprendre les divers œdèmes ou exsudations qui peuvent avoir lieu dans les séreuses ou dans le tissu cellulaire. Il est certain, par exemple, que chez un animal bien portant, la ligature de la veine principale d’un membre ne suffit pas pour amener l’œdème du membre, parce que le tonus vasculaire s’oppose à la transsudation de la sérosité ; mais vient-on à couper les nerfs vaso-moteurs, aussitôt l’œdème a lieu, parce qu’on a détruit le tonus qui s’y opposait. Chez les malades atteints d’œdème, il faut donc' admettre qu’il y a une paralysie du tonus vasculaire en même temps qu’un obstacle au cours du sang.

Vous savez que d’après les recherches que M. Tar-

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chanoff a exécutées dans notre laboratoire d’histologie, sous la direction de M. Ranvier, on constate en même temps chez les animaux mis dans l’état de ceux que vous avez sous les yeux, une diminution dans la proportion des globules blancs contenus normalement dans le sang; mais vous savez aussi, d’après ce que je vous disais précédemment, qu’il n’en faut pas conclure à une destruction des globules blancs; l’action du curare a eu simplement pour effet de les faire passer du système sanguin dans les cavités ou dans les extravasats lymphatiques. Il y a si peu destruction de ces éléments, que, sortis du sang, ils peuvent y rentrer, et ils y rentrent en effet lorsque l’animal, ayant éliminé le poison, revient à son état normal. On retrouve alors dans le sang la même proportion de globules blancs. Ainsi la lymphe sort des vaisseaux et y rentre, permettez-moi l’expression, avec armes et bagages.

Comment se fait ce passage, notamment pour les éléments figurés? C’est une question qui exerce depuis quelques années la sagacité des observateurs. D’une part, on étudie attentivement la question anatomique de la communication des lymphatiques avec les vaisseaux sanguins, ou, pour mieux dire, de l’origine du système lymphatique. D’autre part, depuis que Cohnheim a décrit la diapédèse, c’est-à-dire la sortie des globules blancs hors des petits vaisseaux dans les tissus enflammés, ces observations ont été répétées de tous côtés, donnant aux expérimentations des solutions en apparence très-diverses. Pour les uns, la diapédèse, c’est de ce nom qu’on désigne la sortie des

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globules blancs du sang, est incontestable; elle se fait par de petites ouvertures (stomata et stigmata des auteurs allemands), lesquelles existent entre les cellules endothéliales qui forment à elles seules la paroi des capillaires sanguins, ouvertures qui deviendraient plus considérables sous l’influence de l’inflammation des tissus et de la dilatation congestive des réseaux capillaires. On aurait assisté aux diverses phases de la sortie des globules blancs, on les aurait vus s’engager dans la paroi, la traverser en s’étranglant, et enfin se dégager librement, après un temps plus ou moins considérable, dans le tissu périvasculaire.

Enfin, pour bien montrer que les globules blancs observés en dehors du vaisseau proviennent bien de son intérieur, on serait parvenu à mettre, pour ainsi dire, aux globules blancs du sang une étiquette qui permît de bien constater leur identité, c’est-à-dire leur origine, lorsqu’on les retrouve extravasés. En effet, en injectant dans le sang de l’eau tenant en suspension de fines molécules de vermillon, on voit bientôt que les globules blancs en circulation dans le système sanguin ont, en vertu de leurs propriétés amiboïdes, englobé ces particules colorantes. Or lorsque, quelques heures après, de nombreux globules blancs se montrent en dehors des vaisseaux, ces globules renfermeraient aussi de nombreuses granulations de vermillon ; ces globules extravasculaires auraient donc bien pour origine une diapédèse.

Des travaux contradictoires ont été produits et ont cherché à mettre les expérimentateurs en garde contre

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certaines causes d’erreurs qui peuvent résulter de la disposition des parois vasculaires, de la présence de nombreuses cellules de tissu conjonctif dans leur voisinage, enfin de ce que les granulations de vermillon peuvent sortir d’elles-mèmes des vaisseaux sans qu’elles aient nécessairement pour véhicules les globules blancs. Ces questions sont encore à l’étude, et les anatomopathologistes semblent en ce moment se diviser en deux camps, les uns admettant la diapédèse, tandis que les autres expliquent tous les phénomènes désignés sous ce nom par une prolifération ou une genèse de corpuscules lymphatiques tout contre la paroi vasculaire.

C’est qu’en effet on a voulu voir dans la diapédèse l’origine des éléments figurés du pus; la suppuration se réduirait donc à une extravasation de globules blancs du sang. Il serait difficile de discuter en ce moment et de juger définitivement cette théorie; son simple énoncé vous fait déjà entrevoir ce qu’il peut y avoir en elle d’exagéré et de trop exclusif. Ainsi la simple extravasation est insuffisante à rendre compte des masses énormes de globules de pus accumulés dans les lieux où la suppuration est tant soit peu active. Une première modification, ou plutôt une addition qui semble devoir être faite à la théorie de la diapédèse, en tant que théorie de la suppuration, ce serait de tenir compte de la prolifération des globules blancs qui sont sortis des vaisseaux. La division et la multiplication de ces éléments est un fait parfaitement démontré dans des circonstances de ce genre. Nous l’avons observée tout récemment, en étudiant les globules blancs placés dans la chambre

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humide maintenue à la température du corps. Ainsi la prolifération pourrait suppléer alors à l'insuffisance de diapédèse, et nous, rendre compte de l’abondance des globules de pus.

Tous ces faits, à part quelques exagérations, subsistent comme phénomènes bien constatés, du moment que l’on s’est mis en garde contre de nombreuses causes d’erreur ; mais les explications théoriques ne sont pas encore possibles. Je vous l’ai déjà dit, il nous faut pour cela. une notion anatomique qui n’est pas encore acquise, malgré de nombreux travaux ; je veux parler de l’origine du système lymphatique. Pour les actes d’extravasation, comme pour ceux d’absorption, nous réserverons donc toute explication théorique jusqu’à ce que les faits anatomiques parlent nettement par eux-mêmes.

Le sang n’est pas un liquide toujours semblable à luimême ; c’est au contraire un fluide essentiellement variable dans ses propriétés et sa composition, et participant à toute la mobilité des phénomènes de la vie. Autrefois on ne distinguait pas diverses espèces de sangs; ignorant les métamorphoses qui se passent dans ce liquide au contact des tissus , on ne cherchait pas à préciser les différences de composition qu’il peut présenter. Un premier progrès fut accompli par Bichat, qui insista avec juste raison sur la distinction à établir entre le sang veineux et le sang artériel. Bichat fit de cette distinction la base de toute la physiologie du liquide sanguin, et opposa le système à sang rouge au système à sang noir.

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