NAPOLÉON SORT DU KREMLIN AU MILIEU DE L'INCENDIE
Cet incident avait décidé Napoléon. À chaque instant croissait autour de lui le mugissement des flammes. Une seule rue étroite , tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt, comme l'entrée, que comme la sortie de cet enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardent qui crou-
laient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos tètes. Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux, qu'il fallait cependant tenir ouverts sur le danger. Un air dévorant , des cendres étincelantes, des flammes détachées , embrasaient notre respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable., et en repoussant les flammèches qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtements.
Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces tourbillons de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumants d'un quartier réduit en cendres dès le matin.
Ce fut alors qu'il rencontra le prince d'Eckmûhl. Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon , ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport: l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait jamais.
Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Petrowsky.
Ségur. Napoléon et la Grande Armée.
KAURÀTIONS.