‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 9 sur 187 · PASSAGE DE LA BÉRÉSÏNA · texte numérisé non relu

PASSAGE DE LA BÉRÉSÏNA

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs et rapidement emportées sur une pente raide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles ; puis s'entre-choquant , la plupart, violemment renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes éperdus poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption.

Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons , auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.

Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en

vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfants, dont un instant les avait séparées sans retour : elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà et là par la foule , battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête., de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.

Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfants renversés à demi étouffés , et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé, ils se crurent sauvés, mais à chaque moment., un cheval abattu, une planche brisée ou déplacé arrêtait tout.

Il y avait aussi, à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors dans cette colonne de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans détourner la tète, emportés par l'instinct de la conservation, poussaient vers leur "but avec fureur, indifférents aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs > qu'ils s'étaient sacrifiés.

Mais d'un autre côté que de nobles dévouements ! et pourquoi la place et le temps manquent-ils pour les décrire! C'est là qu'on vit des soldats, des officiers même, s'atteler à des traîneaux, pour arracher à cette rive funeste leurs compagnons malades ou blessés.

Plus loin, hors de la foule, quelques soldats sont immobiles, ils veillent sur les corps mourants de

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leurs officiers, qui se sont confiés à leurs soins ; ceux-ci les conjurent en vain de ne plus songer qu'à leur propre salut; ils s'y refusent, et, plutôt que d'abandonner leurs chefs, ils attendent la mort ou l'esclavage.

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces calamités. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout le cours du fleuve , cette masse toute noire d'hommes , de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, pleusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfants furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve. Les uns s'y jetèrent à la nage , d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux; brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets; le reste attendit les Russes.

Ségur. Napoléon et la Grande Armée.

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