‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 100 sur 187 · I/HQMME AU MILIEU DE LA CREATION · texte numérisé non relu

I/HQMME AU MILIEU DE LA CREATION

Lorsque Dieu plaça sur la terre l'homme nu et désarmé, ce fils de la création, qui allait en être le roi, ne se distinguait du reste des êtres vivants par aucun indice de sa future grandeur. Peut-être même avait-il plus de faiblesse et de misère. Ne pouvant ni se perdre au fond des eaux, ni traverser rapidement les airs, il ne pouvait pas davantage échapper, comme le ciron, par sa petitesse, aux attaques de la bête fauve; saisir une proie comme le renard; combattre comme le lion; fuir comme la gazelle; franchir les marécages, les ravins escarpés, en courant comme l'écureuil, de branche en branche, de forêt en forêt, d'un bout des continents à l'autre. Sans défense contre les feux du midi et contre les froids du nord; en butte à tous les périls, à toutes les souffrances , la race humaine ne semblait jetée sur la terre , par un caprice cruel du sort , que pour disparaître aussitôt, dévorée par les fléaux dont elle se voyait assaillie. Si les autres enfants de la création avaient eu un langage, ils auraient dit :

« Quel est cet être chétif, dont la peau sans duvet

Î6G M^mLE RELIGIEUSE

à sera brûlée par les premiers rayons du jouMrem- « pée par la première rosée des" nuits, lacérée par « les moindres frimas? Sa bouche n'est bonne tout « au plus qu'à lacérer les membres d'ennemis déjà

* terrassés. Sa main n'a point d'armes pour les saisir « vivants et les déchirer. Son pied, nu comme tout

* le reste, n'est propre, ni à le défendre, ni presque « aie soutenir; un caillou, une ronce suffiront pour « l'ensanglanter. Son œil éclaire peut-être les espaces « lointains, mais ne saurait que par un effort suivre & le sol qui fuit sous ses pas ; ce n'est d'ailleurs << qu'un flambeau incomplet qui ne s'allume qu'au ^ feu du soleil, et s'éteint avec lui: il perd toutes ?* ses lumières quand elles sont le plus utiles, dans £ l'obscurité. Sa longue chevelure n'est point un « vêtement ni une défense , cet ornement funeste «* semble-t-il autre chose qu'un embarras , qu'un « piège qu'il porte avec lui, dans lequel il se pren-

* dra sans cesse, s'il essaie de fuir sous l'abri des « forêts ?

*' Poursuivi par la faim, par la pluie, par l'un de w nous, quelle sera sa nourriture? Où cherchera-t-il « un refuge? 11 tentera de cueillir un fruit, de trou- « ver un asile sur les branches d'un arbre pro- « lecteur. Mais comment ses membres délicats pour- « ront-ils embrasser l'âpre et vaste tronc? Son corps

* s'épuisera de sueur et de sang dans ce travail , « pour nous si facile. Ses pieds ne s'attacheront pas, h dans le sommeil, comme ceux de l'oiseau, au ra- « meau battu par la tempête. Il n'osera se livrer « au repos; et l'aigle, qui le découvrira dans le

* feuillage, ira le déchirer de sa serre impitoyable; •< l'ours montera jusqu'à la cime , pour le saisir et .< le dévorer ; l'éléphant l'atteindra de la trompe <• dans sa retraite impuissante; le serpent dont il « aura troublé le nid l'enlacera de ses nœuds, et le •* brisera, avec sa compagne, contre le tronc hospi- « talier. Voudrait-il fuir sous les eaux? Il ne peut t« y vivre ; les traverser pour chercher asile sur

* Il autres bords? L'hirondelle franchit l'Océan, l'ai-

OU PHILOSOPHIE riUTIQUE. i G7

• evon habite un pli de la vague , mille insectes

urent au travers des flots; mais lui, il périrait « à quelques brasses du rivage, si même les mons-

• très des mers le laissaient envahir leur domaine. <t L'empire des eaux et celui des airs sont également <• inaccessibles pour lui ; et sur la face de la terre, ff impuissant à la défense comme à l'attaque, inhabile ••' à se nourrir comme à se venger, faible jouet du '•- plus faible d'entre nous , il n'aura vu la lumière <• que pour souffrir, trembler et mourir! ••

Mais Dieu avait dit à l'homme, en le créant à sa ressemblance et en le bénissant: « Crois et multi- <• plie! Ilemplis la terre, subjugue-la! Règne sur « les poissons de la mer; sur les oiseaux du ciel,

• sur tous les êtres vivants qui se meuvent sur la ..- terre' ?

Dieu avait dit: peu de tems s'écoula, et les créatures robustes, armées, terribles, fuyaient de toutes parts. La créature débile et nue avait su poursuivre, atteindre, dompter les monstres de l'air et ceux de l'Océan. L'oiseau abattu, le poisson dévoré, lui fournissaient la ^lume et l'arête qui mettaient à la portée de son bras les holes les plus rapides des forêts. Ami dévoué., sentinelle obéissante, le chien fesait la garde à ses col es. et donnait la vie pour sa vie. Le tigre le vètissât de sa peau. La cavale le nourrissait de son lait et de sa chair. Le taureau , i'àne , l'éléphant, le diomadaire, domptés, formaient autour de lui en quelqie sorte une famille d'esclaves, qui employaient à Lenvi leur force patiente à le servir. Toute la nature vivante semblait, comme autant d'artisans dociles , n'avoir d'autre tâche que d'aplanir devant lui les obstacles, de rapprocher les distances, de lui chercher, sjr la surface de la terre et dans son sein, des richesses et des jouissances toujours nouvelles. Le chameau, le renne , le cheval , cette noble conquête, transportaient au gré de ses vœux les plus lourds fardeaux, les matériaux les plus utiles, et au besoin, lui-aième, d'une extrémité des continents à l'autre. Déjà le caillou lui avait donné Lé-

fsneelle, qui triomphait des hivers, éclairait Fobseurite des nuits, mettait des plaines fécondes à la place des forêts immenses des premiers tems, assouplissait le fer et l'or , changeait les métaux , arrachés par lui du sein de la terre bruts et inutiles, en haches, en glaives, en charrues, plus tard en monnaies précieuses. Le pin , descendu à sa voix du haut des montagnes dans le sein des mers, prenait, sous ses auspices, possession de l'Océan, et, formant sur la face des flots comme des ponts mobiles, comme des comptoirs ailés, rapprochait tout ce que Dieu semblait avoir séparé, les terres, les races, les plantes, les trésors divers. Une rame et un gouvernail lui suffirent pour mettre en commun toutes les moissons, toutes les richesses, toutes les contrées âe l'univers.

Il fallut moins de trente siècles, suivant toute apparence, pour accomplir ces changements magnifiques. Au bout de ce tems, des nations s'étaient formées. L'Europe, l'Asie, l'Afrique comptaient sur leurs communes frontières de vastes et florissants empires. La race humaine, autrefois errante et grossière, élevait maintenant les pyramides pour loger sa dépouille, enfantait l'Iliade et croyait en Dieu.

N. A. ds Salvandy.

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