X. De Mets t re
MADAME DE SEVIGiNE A SA FÏLLE.
Voici un terrible jour, ma chère enfant , je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites, et à tous ceux que je fais ; et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, nous puissions jamais nous ren-
contrer ! Mon cœur est en repos quand il est auprès ' de vous : c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire.
Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons. J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous, je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours ; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable : comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez, Mes yeux qui vous ont tant rencontrée, depuis quatorze mois ne vous trouvent plus. Le tems agréable qui est passé rend celui-ci douloureux jusqu'à ce que je sois un peu accoutumée ; mais ce ne sera jamais pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser.
Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé ; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir , je serai encore plus à plaindre , parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble , que je ne vous ai pas assez embrassée en partant. Qu'avais-je à ménager! je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse ; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan, je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi : j'en attendrai les effets sur tous les chapitres.
Je suis déjà dévorée de curiosité ; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma (ille , je ne vis que pour vous. Dieu me fasse la grâce de l'aimer quel* que jour comme je vous aime. Jamais un départ n'a été si triste que le nôtre ; nous ne disions pas un mot. Adieu , ma chère enfant ; plaignez-moi de vous avoir quittée. Hélas ! nous voilà dans les lettres.