GUILLAUME LE CONQUÉRANT SE FAIT COURONNER ROI D'ANGLETERRE
Le jour de la cérémonie fut fixé à la fête de Noël, alors prochaine. L'archevêque de Canterbury, Stigand, qui avait prêté le serment de paix au vainqueur, dans son camp de Berkhamsted j fut invité à venir lui imposer les mains et à le couronner, suivant l'ancien usage, dans l'église du monastère de l'Ouest, en anglais West-mynster, près de Londres. Stigand refusa d'aller bénir un homme couvert du sang des hommes , et envahisseur des droits d'autrui. Mais Eldred.» l'archevêque d'York, plus circonspect et mieux avisée disent certains vieux historiens, comprenant qu'il fallait s'accommoder au tems et ne point aller contre l'ordre de Dieu, par qui s'élèvent les puissances, consentit à remplir ce ministère. L'église de l'Ouest fut préparée et ornée comme aux anciens jours où, d'après le vote libre des meilleurs hommes de l'Angleterre, le roi de leur choix venait s'y présenter pour recevoir l'investiture du pouvoir qu'ils lui avaient remis. Mais cette élection préalable, sans laquelle le titre de roi ne pouvait être qu'une vaine moquerie et une insulte amère du plus fort, n'eut point lieu pour le duc de Normandie. Il sortit de son camp et marcha entre deux haies de soldats jusqu'au monastère, où l'attendaient quelques Saxons craintifs ou bien affectant une contenance ferme et un air de liberté, dans leur lâche et servile office. Au loin toutes les avenues de l'église, les rues du faubourg, étaient garnies de cavaliers en armes, qui devaient, selon d'anciens récits, contenir les rebelles, et veiller à la sûreté de ceux que leur ministère appellerait dans l'intérieur du temple. Les comtes, les barons et les autres chefs de guerre, au nombre de deux cent soixante, y entrèrent avec leur duc.
Quand s'ouvrit la cérémonie, Geoffroy, évèque de
Coutances, demanda en langue française, aux Normands s'ils étaient tous d'avis que leur seigneur prît le titre de roi des Anglais, et, en même temps l'archevêque d'York demanda aux Anglais en langue saxonne, s'ils voulaient pour roi le duc de Normandie. Alors il s'éleva dans l'église des acclamations si bruyantes , qu'elles retentirent hors des portes jusqu'à l'oreille des cavaliers qui remplissaient les rues voisines. Ils prirent ce bruit confus pour un cri d'alarme, et, selon leurs ordres secrets, mirent aussitôt le feu aux maisons. Plusieurs s'élancèrent vers l'église, et à la vue de leurs épées nues et des flammes de l'incendie, tous les assistants se dispersèrent, les Normands aussi bien que les Saxons. Ceuxci couraient au feu pour l'éteindre , ceux-là pour faire du butin dans le trouble et dans le désordre. La cérémonie fut suspendue par ce tumulte imprévu, et il ne resta pour l'achever en toute hâte que le duc, l'archevêque Eldred, et quelques prêtres des deux nations ! Tout tremblants, ils reçurent de celui qu'ils appellaient roi, et qui, selon un ancien récit, tremblait lui-même comme eux, le serment de traiter le peuple anglo-saxon aussi bien que le meilleur des rois que ce peuple avait jadis élu.
Augustin Thierry. Histoire de la conquête d'Angleterre.