LE COMMANDEUR DE MEUPORT
M. De Nieuport avait au delà de soixante-treize mis, lorsque je le vis pour la première fois. Je venais d'être appelé à Bruxelles pour remplir une chaire de mathématiques; mon premier soin fut de courir à la demeure de celui qui , pendant si longtems , avait été pour ainsi dire le seul représentant des sciences exactes dans nos provinces méridionales. Je trouvai un beau vieillard., d'une taille élevée, d'un parler brusque, mais plein de franchise et de bienveillance ; j'en fus reçu avec bonté. Ma jeunesse et mon goût pour sa science de prédilection (l'astronomie) l'intéressèrent en ma faveur. Il avait commencé par me recevoir en père; et peu à peu en causant des sciences , il finit par se mettre à mon niveau, et à me parler, en véritable ami, des divers objets de mes études. Dans son âge avancé, il avait conservé toute l'ardeur, toute la vivacité de la jeunesse ; quand la conversation s'animait , ou s'apercevait facilement, à ses mouvements d'impatience, au tremblement de ses mains, à l'agitation de toute sa personne , que sa langue ne suffisait plus à rendre toutes les pensées qui se présentaient presque en même tems à son esprit. Son parler était vif, coupé, plein d'images; j'ai connu peu d'hommes qui eussent un langage plus pittoresque. Sa figure, dont les traits n'étaient pas sans noblesse, et dont la teinte brunie pas les feux du midi, contrastait avec la blancheur de ses cheveux , avait une expression animée ; ses yeux étaient petits et bleus, mais pleins de vivacité. Quand la discussion s'échauffait , son geste même avait de l'éloquence, et il ne fallait jamais attendre sa réplique pour connaître le fond de sa pensée.
Il se tenait habituellement dans sa bibliothèque ,
qui était assez peu fournie , niais qui suffisait amplement à ses besoins , car il lisait peu de livres ; mais il usait ceux qu'il lisait: à peu près comme Euler qui, dit-on, renouvelait annuellement ses tables de logarithmes et sa bible. Un cabinet voisin de la bibliothèque renfermait un lit , sur lequel le commandeur se reposait d'ordinaire tout habillé. « Je fais ma toilette le soir, disait-il; je puis de cette manière me mettre au travail à toute heure de la nuit: en un instant je suis sur pied ». Cette habitude, contractée dans ses caravanes, avait été reprise pendant la révolution, époque à laquelle il fut contraint de se tenir caché; il l'avait conservée ensuite comme utile à son genre d'études. •
A. QïJETELET.