‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 131 sur 187 · JUVÉNAL ET HORACE · texte numérisé non relu

JUVÉNAL ET HORACE

Juvénal se sert peu de la forme du dialogue: il enseigne, il déclame, comme du haut d'une chaire; il soutient une thèse à la manière des rhéteurs : il déploie un art infini, qui éblouit et qui fatigue; il applique la pompe de l'épopée aux choses les plus vulgaires, et il est si grave, jusque dans ses obscénités, qu'on voit bien qu'il ne s'y plaît pas, comm« à des souvenirs de libertinage , mais comme à des façons nouvelles de montrer son art. Il a peu d'invention poétique, et il ne s'en soucie guère, pourvu qu'il poursuive religieusement le thème qu'il s'est donné, sans s'égarer à droite et à gauche , comme fait Horace, qui se met en route sans parti pris^ et qui change de sujet à sa fantaisie, si bien qu'ils est impossible de donner un titre précis à ses satires , au lieu qu'on peut résumer par un mot chacune de celles de Juvénal. En outre, Juvénal est toujours colère; ses plaisanteries, souvent très-fines, ïie sont jamais gaies. On sent que s'il n'avait pas été aux écoles, il aurait pu rire de bon cœur , étant assez indifférent pour cela; mais son rire est celui d'un

homme qui se croit tenu à tant de gravité, qu'il veut la garder même en riant; ou bien, si vous voulez, c'est le rire d'un homme qui en a perdu l'habitude. On aime encore mieux sa colère, plus apparente que vraie \ qui ressembla un peu à celle de nos rhétoriciens, quand ils font la leçon à un tyran. Je trouve que sous le cynisme effronté de Pétrone, sous sa gaieté libertine, il y a plus de colère réelle et plus d'arrière-pensées courageuses que sous l'austère pédanterie de Juvénal. C'est, peut-être pour cela que Pétrone conspira contre Néron et s'ouvrit les veines, au lieu que Juvénal ne conspira contre personne, et mourut dans son lit. Toutefois son exaltation fait, à première vue, une singulière illusion.

On a presque honte, en le voyant si emporté, de se sentir plus froid que lui; mais quand on Ta lu de plus près , c'est lui qu'on trouve froid ; car on s'aperçoit bientôt de ses machines poétiques; et qu'il est monté sur un trépied auquel on n'a pas foi; et si dans ce moment il tombait sous la main quelques-unes de ces pensées de Tacite, si pleines de mélancolie et de découragement, ou seulement une phrase sèche et nue de Suétone, où le fait est raconté, et comme enregistré sans réflexion, on serait assurément plus étonné et plus ému.

Considérées sous un point de vue d'utilité générale, les satires de Juvénal ont dû être et ont été de tout teins une œuvre morte, entreprise sans mission et accomplie sans résultat.

Il faut reconnaître, en principe, que la satire a peu d'action sur les sociétés. Je ne sache que deux choses qui soient propres à réformer les mœurs d'un peuple, si cette réforme est possible , c'est la religion et le théâtre; la religion pour châtier les vices, le théâtre pour s'en moquer. Dans un pays, par exemple, qui aurait des croyances, et qui craindrait le ridicule, je crois qu'un vice aurait de la peine à tenir, si les mêmes hommes entendaient le matin un saint prêtre le flétrir au nom de la religion, et le soir un poète rieur et fin le couvrir de ridicule.

OU PORTRAITS ET PARALLÈLE?. 2lo

Co n s éq ne minent la satire., qui est une sorte de niilieil entre ces deux influences , ne peut avoir d'autorité morale qu'autant quelle sait emprunter avec supériorité , soit quelques-unes de ses foudres à la religion, soit quelque pièce de son armure légère au théâtre.

Horace a parfaitement rempli ce dernier rôle. Voilà pourquoi ses satires ont pu, de son vivant, sinon réformer les mœurs, du moins sauver quelques apparences : or les apparences sont une partie essentielle de la morale publique. Il est vrai qu'il se montrait coulant, d'une vertu peu sévère, nageant entre deux eaux, et qu'il prenait les mœurs, comme Auguste les hommes, en flattant les vieilles vertus , mais en inclinant aux vices du tems;il est vrai qu'il était prudent, qu'il s'entourait de précautions pour parler aux hommes corrompus ; qu'il avait peur qu'on ne le crût en faveur ; qu'il se faisait petit et humble pour donner le change à ses envieux; qu'il tournait autour des vices , n'osant les attaquer de front : mais il est vrai aussi qu'il répandit le goût des vertus privées , n'y ayant plus de place pour les vertus publiques.

Horace entre dans vos faiblesses , il vous dit : m Voyez, je suis un pourceau du troupeau d'Épicure ->. Mais qu'on ne s'y fie pas ; quand on croit l'avoir pour soi jusqu'au bout, il vous tourne le dos, et se moque de vous. Il gourmande ses amis euxmêmes., d'un ton doux, en leur serrant la main, et il baise les blessures qu'il leur fait. En outre , au lieu de ces maximes générales de vie spéculative , dont Juvénai est plein , espèces de formules qui font le même effet sur les âmes corrompues que les consolations sur les gens chagrins , de telle sorte qu'ils ont à supporter à la fois et leur chagrin et les consolations; au lieu de ces aphorismes de morale universelle, qui indiquent ce qu'on doit faire, plutôt que ce qu'on peut faire , sorte de dépôt où vout puiser toutes les générations de rhéteurs, Horace nous donne de ces vérités d'expérience, de ces

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préceptes de détail, de ces petites vertus d'intérieur qui ne sont pas dans les livres, mais qui s'apprennent dans le commerce des hommes, avec l'expérience et les cheveux blancs. Sa moquerie est douce, gaie, pénétrante. Devant les autres, on ne paraît pas en avoir été atteint ; rentré chez soi , on trouve le trait sous sa toge. La satire d'Horace est venue dans un tems de luxe et de paix , où les caractères étaient un peu pâles , et où le vice même se couvrait d'un vernis de bon ton et d'élégance; or elle s'est attaquée à des travers moins monstrueux et par conséquent plus communs. Voilà pourquoi elle est d'une application si populaire.

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