HENRI DE GUISE, CHEF DE LA LIGUE
Tout ce que Henri de Guise avait de brillantes qualités , et même de vices , concourait à en faire un puissant chef de parti. Sa taille était haute , sa démarche aussi aisée qu'imposante; ses traits réguliers brillaient dès sa première jeunesse d'une beauté virile ; il déployait autant de vigueur que d'adresse dans tous les exercices. Quoiqu'il fût consommé dans l'art de feindre , ses yeux pleins de feu semblaient déclarer, avec franchise, ou la haine ou l'amitié : lors même qu'il excitait des discordes , il avait le maintien d'un conciliateur, la supériorité d'un arbitre. Il se fesait pardonner son orgueil par un enjouement plein de grâces. En s'étabîissant le
vengeur de la religion, il affectait de ne montrer que celle d'un soldat , d'un chevalier ; il s'avouait vindicatif, et préconisait la vengeance comme rattribut des belles âmes. Ce meurtrier de Coligny portait légèrement le poids de son crime: il n'était plus de sommeil pour celui qui avait offensé le duc de Guise; sa mémoire paraissait aussi grande pour les services que pour les injures. Ses dons, quoique semés par une ambition savante, paraissaient toujours versés par une bonté facile., son élocution avait de l'éclat et de la force; la profondeur de ses passions, la vivacité de ses pensées, lui fesaient rejeter, soit les ornements pédantesques , soit les puérils jeux d'esprit qui corrompaient alors toute éloquence. Il écoutait bien , et cependant ne prenait jamais conseil que de lui-même.
Charles Lacretelle. Histoire de France pendant les guerres de religion.
CHARLES XIÎ.
Charles XII , roi de Suède , éprouva ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l'adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l'une, ni ébranlé un moment par l'autre. Presque toutes ses actions, jusqu'à celles de sa vie privée et unie, ont été bien loin au-delà du vraisemblable. C'est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse; il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés.
Sa fermeté, devenue opiniâtre , fit ses malheurs dans l'Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie; sa libéralité dégénérant en profusion, a ruiné la Suède: son courage, poussé jusqu'à la témérité, a causé sa mort : sa justice a été quelquefois jusqu'à la cruauté ; et , dans les dernières années , le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre
prince , ont fait le malheur de son pays. Il n'attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu'implacable dans ses vengeances.
Il a été le premier qui ait eu l'ambition d'être conquérant sans avoir l'envie d'agrandir ses états; il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire , pour la guerre et pour la vengeance, l'empêcha d'être bon politique: qualité sans laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille, et après la victoire, il n'avait que de la modestie ; après la défaite, que de la fermeté; dur pour les autres comme pour lui même, comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets, aussi bien que la sienne: homme unique plutôt que grand homme, admirable plutôt qu'à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire.
Voltaire. Histoire de Charles XII.