‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 137 sur 187 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

Il y a une éloquence de tems , une éloquence d'événements, de passions et de sympathie, qui ressemble à celle du génie dans ses causes et dans ses effets, parce que son génie à elle réside dans la pensée universelle, et qu'elle ne jette pas un son du haut de la tribune, qui n'aille exciter un long retentissement et un enthousiasme simultané dans Tàme de la multitude.

Je n'ai pas dissimulé que c'était là, tout au plus, l'éloquence de Robespierre, et cependant je conviens que son talent a grandi à mes yeux dans une proportion indéfinissable, depuis que je l'ai comparé. La nature n'avait rien fait pour lui, qui semblât le prédestiner aux succès de l'orateur. Qu'on s'imagine un homme assez petit, aux formes grêles, à la physionomie effilée, au front comprimé sur les côtés, comme une bête de proie, à la bouche longue, pâle et serrée, à la voix rauque dans le bas, fausse dans

les tons élevés, et qui se convertissait, dans l'exaltation et la colère , en une espèce de glapissement assez semblable à celui des hyènes: voilà Robespierre. Ajoutez à cela l'attirail d'une coquetterie empesée, prude et boudeuse, et vous l'aurez presque tout entier. Ce qui caractérise l'âme, le regard, c'est en lui je ne sais quel trait pointu qui jaillit dîme prunelle fauve entre deux paupières convulsivement retra<*tiles, et qui vous blesse en vous touchant. Vous devinez tout au plus au frémissement nerveux qui parcourt ses membres palpitants, au tic habituel qui tourmente les muscles de sa face et qui leur prête spontanément l'expression du rire ou de la douleur, au tressaillement de ses doigts qui jouent sur la planche de la tribune comme sur les touches d'une épinette, que toute l'âme de cet homme est intéressée dans le sentiment qu'il veut communiquer, et qu'à force de s'identifier avec la passion qui le domine , il peut devenir , de tems en tems, grand et imposant comme elle. La révolution incarnée, c'est Robespierre avec son horrible bonne foi, sa naïveté de sang, et sa conscience pure et cruelle.

Cn. Nodier.

BARiSÀVL ET MIRABEAU.

Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart-d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du coté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme, et un très-beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard. Barnave était un de ces hommes qui prennent chaque matin la

OU PORTRAITS ET PARALLÈLES. 22a

mesure de leur auditoire; qui talent le pouls de leur publie; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis ; qui baisent toujours trèshumblement le talon du succès ; qui arrivent à la tribune , quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec ridée du lendemain , de peur d'aventure ; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit, bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur tems : qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue , comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau au contraire était l'homme de l'idée neuve . de Fillumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même ; cherchant le succès sans doute , mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son cœur., que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement trasparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle dans son écume toutes les idées de son époque souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de celle de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.

Victor Hugo. 'Littérature et philosophie mêlées

OPLNION SUR COLREUT.

Le jeune Louis était tout à fait propre à jouer un rôle magnifique. Sa froide et solennelle figure plana cinquante ans sur la France avec la même majesté. Dans les trente premières années , il siégeait huit heures par jour aux conseils, conciliant les affaires avec les plaisirs, écoutant, consultant, mais jugeant lui-même. Ses ministres changeaient , mouraient :

Leçons de lit. fr. 15

lai, toujours le même, il accomplissait les devoirs, les cérémonies, les fêtes de la royauté, avec la régularité du soleil qu'il avait choisi pour emblème.

L'une des gloires de Louis XIV, c'est d'avoir gardé vingt-deux ans pour ministre l'un des hommes qui ont fait le plus pour la gloire de la France; je parle de Colbert. C'était le petit-fils d'un marchand de laines de Reims , à l'enseigne du Long-vêtuj un esprit quelque peu pesant et dur, mais solide, actif, invincible au travail. Il réunissait les attributions de l'intérieur, du commerce, des finances, celles même de la marine qu'il plaça entre les mains de son fils; il ne lui manquait que les ministères de la guerre et de la justice pour être roi de France. La guerre était dirigée (depuis 1666) par Louvois, exact, violent, farouche administrateur, dont l'influence balança celle de Colbert. Louis XIV semblait placé entre eux, comme entre son bon et son mauvais génie ; et toutefois l'un et l'autre étaient nécessaires; à eux deux, ils formèrent l'équilibre du grand règne.

Colbert , sorti d'un comptoir , avait le sentiment de la grandeur de la France. Il oubliait son économie pour toutes les dépenses glorieuses. « Il faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq sols , aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il est question de votre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne , je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfans , et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir ». Les principaux monuments de Louis XIV, ses plus beaux établissements, observatoire, bibliothèques, académies, tout cela revient à Colbert. Il fit donner des pensions aux gens de lettres, aux artistes de France et même des pays étrangers, h II n'y avait point de savant distingué, dit un contemporain, quelque éloigné qu'il fût de la France, que les gratifications n'allassent trouver chez lui ». Mjcuelet. Précis de l'histoire de France,

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