‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 139 sur 187 · DESCARTES ET GASSENDI · texte numérisé non relu

DESCARTES ET GASSENDI

Il est peu de contrastes plus frappants que celui qui se présente en comparant entre eux ces deux illustres rivaux. Il n'y eut pas moins d'opposition entre les caractères de leurs esprits qu'entre les principes de leurs doctrines. Le génie de Descartes., plein d'originalité, d'énergie et d'audace, aspirait en tout a être créateur; la raison de Gassendi, resserrée, prudente, calme, investigatrice, s'attachait en tout à juger sainement ; Descartes, renfermé en luimême , s'efforçait de reconstruire la science entière avec les seules forces de la méditation ; Gassendi , observant la nature, étudiant les écrits des sages de tous les siècles, s'efforçait d'ordonner les faits et d'obtenir un choix éclairé entre les opinions. Le premier, procédant à la manière des géomètres, demandait à quelques principes simples une longue étendue de corollaires; le second, imitant les naturalistes, rassemblait un grand nombre de données, pour tirer de leur comparaison une solide conséquence. Le premier montrait une habileté admirable dans l'art de former un système; le second excellait dans la critique des systèmes d'autrui. L'un dogmatiste absolu, aimait à parler en maître, peut-être parce qu'il éprouvait une conviction profonde , et ne supportait pas la contradiction sans impatience; l'autre, dialecticien exercé, démêlait avec art les objections, se défiait

aussi de lui-même., et se rendait facilement aux doutes qui lui étaient présentés. L'un fit de grandes et de véritables découvertes., et s'égara dans de téméraires hypothèses; l'autre rassembla un grand nombre de vérités partielles., -et détruisit surtout un grand nombre d'erreurs. L'un., déployant toute la hardiesse de la synthèse, s'éleva plus haut qu'aucun des modernes qui l'avaient précédé dans la région transcendentale des sciences; l'autre, employant toute la sagacité de l'analyse, choisit, assembla les matériaux propres à servir de base à l'édifice, et en examina la solidité. Tous deux avaient jugé en hommes supérieurs les vices de la philosophie de leur siècle, avaient senti le besoin de la réforme ; mais Descartes, rejetant avec une sorte de dédain les secours que lui offrait la raison des âges précédents, voulut recommencer à neuf l'édifice tout entier. Gassendi invoqua cette raison des tems anciens, mais en soumettant ses traditions à une révision sévère , et à un éclectisme éclairé. Celui-là se plongea d'abord dans un vide immense où il put en liberté jeter les théories qu'il conçut et n'en devint que plus afïïrmatif pour avoir commencé par douter; le second s'attacha d'abord à savoir, à observer, et parut souvent incliner, dans ses conclusions, au scepticisme, parce qu'en résultat il avait détruit des opinions erronées ou des preuves insuffisantes. Descartes étonna et remua son siècle ; il eut des enthousiastes passionnés , des adversaires ardents ; mais la secte qu'il avait fondée s'est dissipée promptement: il apparut comme un météore brillant, dont l'éclat éblouit les regards. Gassendi répandit au loin une lumière égale et douce; l'influence qu'il a exercée a été plus durable peut-être, quoique moins sensible.

De Gérando,

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