‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 163 sur 187 · LE RAT DES CHAMPS ET LE RAT DE VILLE · texte numérisé non relu

LE RAT DES CHAMPS ET LE RAT DE VILLE

Un jour le rat des champs, au fond d'un bois tranquille, A souper dans son trou pria le rat de ville ; C'était fête au village. Il vivait sobrement; Mais savait, aux bons jours, en user noblement. Son camarade arrive; il s'empresse, il apporte Des grains, des raisins secs, des fruits de toute sorte, Et pour dernier régal tire de son buffet Du lard qu'il n'avait pas grignoté tout à fait. Il sait que le festin même le plus splendide Sans la variété n'a rien que d'insipide.

Vaine précaution ! l'orgueilleux citadin Mange du bout des dents, montre un air de dédain, Quand, laissant le meilleur à cet hôte superbe, Lui, couché sur du foin, ne ronge qu'un brin d'herbe, Alors le rat de ville: - — « Eh quoi! mon cher ami, Sur ce mont escarpé n'existant qu'à demi , Que dis-je? tout vivant enseveli sous terre, Tu consens à languir dans ce trou solitaire ! Que ne viens-tu plutôt avec moi, de ce pas, Voir parmi les humains comment vivent les rats ? Viens, crois-en mes conseils, viens habiter la ville.

II n'est rien d'éternel sur ce globe fragile: Grands et petits., tout meurt. Pourquoi ne pas jouir D'un instant de bonheur prêt à s'évanouir ? Songe à ce peu d'instants qui font notre existence ». Il dit ^ le campagnard, frappé de la sentence, D'un saut, hors de son trou s'élance, en r écoutant, Et les voilà tous deux vers la ville trottant. Phœbé , du haut des deux leur prêtait sa lumière. Ils arrivent aux murs , passent sous la barrière , Dans un riche palais descendent pour loger, Et se rendent d'abord à la salle à manger. Là, vingt mets desservis du souper de la veille Sont rangés en un coin dans une ample corbeille. Le citadin joyeux , sur un lit de brocart , Fait avec politesse asseoir le campagnard, S'agite autour de lui, va, vient, court, trotte et saute, Et montrant de quel air on doit servir son hôte, Tel qu'un maître d'hôtel expert en son métier , Apporte chaque plat qu'il goûte le premier. Étalé sur la pourpre , enfoncé dans la soie , Le rustique enchanté ne songeait qu'à la joie, Goûtait, mangeait de tout, et s'applaudissait fort De l'heureux changement survenu dans son sort , Quand un grand bruit de clés vient déranger la fête. La porte s'ouvre: où fuir? troublés, perdant la tête, Nos rats sautent de table, et pour chercher un trou, Par tout l'appartement trottent sans savoir où, Cependant que des chiens, dans la profonde enceinte, Le lugubre abonnent redouble encor leur crainte. « Oh! oh! c'est donc ainsi que tu t'amuses, toi, Dit notre ermite. Adieu, je retourne chez moi, Pauvre, mais sans regret aux plaisirs de la ville, Là, si je vis de peu, du moins je vis tranquille *, L. V. Raoul , Irad. d'Horace*

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