‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 164 sur 187 · LA CHARITE · texte numérisé non relu

LA CHARITE

Dans vos hivers, riches, heureux du mande, Quand le bal tournoyant de ses feux vous inonde, Quand partout à l'entour de vos pas vous voyez Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres , Candélabres ardents, feux éclatants des lustres , Et la joie et la danse au front des conviés :

Tandis qu'un timbre d'or sonnant dans vos demeures, Vous change en joyeux chants la voix grave des heures, Oh! songez-vous parfois que, de faim dévoré. Peut-être un indigent, dans les carrefours sombres, S'arrête et voit danser vos lumineuses ombres ' Aux vitres du salon doré?

Songez-vous qu'il est là sous le givre et la neige

Ce père sans travail et que la faim assiège?

Et qu'il se dit tout bas: Pour un seul que de biens f

A son large festin que d'amis se récrient !

Ce riche est bien heureux; ses enfants lui sourient;

Rien que dans leurs jouets que de pain pour les miena!

Et puis à votre fête il compare en son àme Son foyer où jamais ne rayonne une flamme, Ses enfants affamés et leur mère en lambeau , Et, sur un peu de paille, étendue et muette, L'aïeule, que l'hiver, hélas î a déjà faite Assez froide pour le tombeau.

268 MORALE RELÎGIF.TSE ,

Car Dieu mit ces degrés aux fortunes humaines: Les uns vont tout courbé sous le fardeau des peines , Au banquet du bonheur bien peu sont conviés: Tous n'y sont pas assis également à l'aise : Une loi qui d'en bas semble injuste et mauvaise, Dit aux uns: «Jouissez, « aux autres: «Enviez. »

Cette pensée est sombre, amère, inexorable, Et fermente en silence au cœur du misérable ; Riches, heureux du jour, qu'endort la volupté, Que ce ne soit pas lui qui des mains vous arrache Tous ces biens superflus où son regard s'attache, Oh! que ce soit la Charité!

L'ardente Charité que le pauvre idolâtre ! Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre, Qui relève et soutient ceux qu'on foule en passant, Qui., lorsqu'il le faudra, se sacrifiant toute Comme le Dieu martyr dont elle suit la route, Dira : « Buvez, mangez ; c'est ma chair, c'est mon sang p.

Que ce soit elle, oh! oui, riches, que ce soit elle, Qui, bijoux, diamants, rubans, hochets, dentelle, Perles, saphirs, joyaux toujours faux, toujours vains, Pour nourrir L'indigent et pour sauver vos âmes, Des bras de vos enfants et du sein de vos femmes, Arrache tout à pleines mains!

Donnez, riches! l'Aumône est sœur de la Prière. Hélas! quand un vieillard sur votre seuil de pierre, Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux: Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies, La face du Seigneur se détourne de vous.

Donnez! afin que Dieu, qui dote les familles, Donne à vos fils la force*, et la grâce à vos filles, Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit , Afin qu'un blé plus mûr fasse piier vos granges, Afin d'être meilleurs, afin de voir les anges Passer dans vos rêves, la nuit!

OU PHÏLOSOPTIIF PRVT1QUE. 200

Donnez! il vient un jour où la terre nous laisse. Vos aumônes là-haut vous font une richesse ; Donnez! afin qu'on dise: « Il a piîié de nous! -> Afin que l'indigent que glacent les tempêtes, Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes , Au seuil de vos palais fixe un œil moins jaloux.

Donnez! pour être aimé du Dieu qui se fit homme, Pour que le méchant même en sinclînant vous nomme. Pour que votre foyer soit calme et fraternel: Donnez! afin qu'un jour, à votre heure dernière, Contre tous vos péchés, vous ayez la prière D'un mendiant puissant au ciel !

Victor Hugo.

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