LE MISANTHROPE
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de nos gens à la mode : Et je ne hais rien tant que les contorsions De touts ces grands faiseurs de protestations , Ces affables donneurs d'embrassades frivoles , Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles , Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du môme air i'honnète homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse. Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en dire autant ?
OIT PORTRUTS. 299
Non, non, il n'est point (.rame un peu bien située,
Oui veuille d'une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers .,
Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers:
Sur quelque préférence une estime se fonde ;
Et c'est n'estimer rien, qu'estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez , dans ces vices du tenis ,
Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens.
Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait du mérite aucune différence :
Je veux qu'on me distingue; et pour le trancher net.
L'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait.
Non, vous dis-je, on devrait châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblant d'amitié. Je veux que Ton soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre; Que ce soit lui qui parle , et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments. Mes yeux sont trop blessés; et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'éehauffer la bile. J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre euxles hommes comme ils font. Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir , j'enrage , et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
Ma haine est générale, et je hais tous les hommes: j Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants; Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Tètebleuî ce me sont de mortelles blessures De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
Molière. Le Misanlrope.