L'ASPECT DES PYRAMIDES D'EGYPTE
La main du teins , et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction, et Fénormité de leur masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes factices , dix-huit lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche ; on en est encore à une lieue , et déjà elles dominent tellement sur la tète, qu'on croit être à leur pied ; enfin Ton y touche , et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente , l'ampleur de leur surface , le poids de leur assiette, la mémoire des tems qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté., l'idée que ces immenses rochers sont Louvrage de l'homme, si petit et si faible, qui rampe à leur pied, tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur., d'humiliation, d admiration, de respect. Mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport: après avoir pris une si grande opinion de la puissance de l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afflige de penser que, pour construire un vain tombeau , il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur Ja foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter
les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de l'entassement de tant de matériaux.
On sïndigne contre l'extravagance des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Egypte : ces labyrinthes, ces temples , ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts , que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à Favarice qui , violant leurs tombeaux , a frustré leur espoir : on accorde moins de pitié à ces ruines ; et, tandis que l'amateur des arts s'indigne , dans Alexandrie , de voir scier les colonnes des palais pour en faire des meules de moulin, le philosophe, après cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple ce qui lui coula tant de peines., et qui soumet aux plus humbles de ses besoins l'orgueil d'un luxe inutile.
Volney. Voyage en Egypte,