LE CHEVREUIL
Le cerf, comme le plus noble des habitants des bois, occupe dans les forets les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies. Le chevreuil, comme étant d'une espèce plus inférieure, se contente d'habiter sous des lambris plus bas, et se lient ordinairement dans les feuillages épais des plus jeunes taillis; mais, s'il a moins de noblesse, moins de force, et beaucoup moins de hauteur de taille, il
a plus de grâce, plus de vivacité et même plus de courage que le cerf ; il est plus gai, plus leste, plus é veillé; sa forme est plus arrondie, plus élégante, et sa figure plus agréable: ses yeux surtout sont plus beaux, pins brillants, et paraissent animés d'un sentiment plus vif: ses membres sont plus souples, ses mouvements plus prestes, et il bondit sans effort, avec autant de force que de légèreté.
11 est encore plus rusé, plus adroit à se dérober, plus difficile à suivre; il a plus de finesse, plus de ressources d'instinct: car, quoiqu'il ait le désavantage mortel de laisser après lui des impressions plus fortes, et qui donnent aux chiens plus d'ardeur et de véhémence d'appétit que l'odeur du cerf, il ne laisse pas que de savoir se soustraire à leur poursuite par la rapidité de sa première course et par ses détours multipliés. Il n'attend pas, pour employer îa ruse, que la force lui manque: dès qu'il sent, au contraire, que les premiers efforts d'une fuite rapide ont été sans succès, il revient sur ses pas, retourne, revient encore; et, lorsqu'il a confondu, par des mouvements opposés, la direction de l'aller avec celle du retour; lorsqu'il a mêlé les émanations présentes avec les émanations passées, il se sépare de la terre par un bond, et, se jetant à côté, il se met ventre à terre, et laisse, sans bouger^ passer près de lui la troupe entière de ses ennemis ameutés.
BUFFON