‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 49 sur 187 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Je venais de visiter Naples ; j'y avais vu le tombeau de Virgile; celui de Sannazar. J'étais descendu dans les souterrains de Rome où fut Herculanum. J'avais erré dans les rues exhumées de Pompeï ; je m'étais trouvé en présence des temples admirables de Pœstum; j'avais parcouru ces rivages enchantés, ces lacs mystérieux, ces grottes fatidiques, ces chemins déserts, ces retraites silencieuses, où la poésie de l'air, de la lumière, de l'ombre, du ciel et de la terre est intimement unie à celle de Virgile. J'avais reconnu, dans la magnifique plaine de Sorrente , les scènes merveilleuses et variées de la nature, qui firent naître les premières rêveries du Tasse, qui allumèrent les premières étincelles de cette imagination si belle, si jeune, si malheureuse. La lune avait versé pour moi la lueur vaporeuse de ses rayons veloutés sur les ruines du palais de Tibère à Caprée. Parmi les molles eaux de Baïa , je m'étais souvenu de Néron, d'Agrippine, de Sénèque, odieux et déplorables souvenirs. Je m'étais souvenu des splendeurs et des misères des siècles! Je m'étais souvenu de cette austère philosophie, qir* s'était résignée au luxe, de ce stoïcien qui n'avait pas su lancer des anathèines , et qui sut mourir ! Je m'étais souvenu de Pline allant interroger avec un calme magnanime les redoutables phénomènes de ce cataclysme de feu où périt un homme et un peuple. Enfin je m'étais souvenu, car les créations du génie ont aussi leur puissante réalité , je m'étais souvenu de Corinne cherchant à éveiller de leur long sommeil les grandes ombres de la vieille Italie.

Que dirai-je? chaque jour je voyais le soleil se lever derrière le Vésuve et se coucher derrière Pausilippe; et chaque heure du jour, chaque heure de la nuit était une heure solennelle et sacrée ; oui , chaque heure était, sur cet horizon enchanté, l'heure

; des plus imposantes évocations. Ici, la peste exerça i de cruels ravages; là un tremblement de terre engloutit une cite toute vivante; plus loin, c'est une autre cité qui fut ensevelie sous les cendres ; on y élevait un temple à je ne sais quelle divinité dont le culte, qui avait perdu ses significations symboliques., allait périr; et la lumière du christianisme déjà s'était levée sur le monde , lorsqu'un peuple entier fut subitement arraché par la mort aux pompes insensées d'une dernière fête païenne. Ailleurs, une autre cité encore semble avoir glissé dans les i entrailles de la terre avec les laves du Vésuve; celle- ; ci n'a laissé qu'un nom à une colline que recouvre une végétation sans cesse renaissante et sans cesse dévorée ; celle-là, voluptueuse fille de la voluptueuse i Sybaris., la ville célèbre par ses roses , Pœstum,

3ui avait survécu à tous les fléaux, a été ravagée e fond en comble par les Sarrasins. Ce désert est resté inconnu, pendant des siècles; ces ruines alors n'étaient visitées que par des patres et des pêcheurs. Et cependant voyez ces temples encore debout sur la plage nue et retentissante : toute la poésie de la Grèce y respire, et les rares habitants de ces lieux insalubres se traînent vers vous pour implorer la plus chétive aumône; leur figure hâve dénonce à la fois la faim et la fièvre qui les consume sans relâche. Isolez- vous de vous-même si vous le pouvez ! Isolezvous de vos pensées et de vos souvenirs ! Abandonnez-vous à la séduction de vos sens! N'est-ce pas toujours ce même beau ciel , toujours les mêmes contours suaves de ces rivages enchantés, toujours ces horizons si pleins de grâce et d'harmonie, toujours ces golfes si doux et si resplendissants? Et la solitude est partout; partout l'attrait avec la menace; partout la volupté et la mort! L antique sirène attire toujours par mille charmes, et tient en réserve mille poisons. Cette contrée fut jadis une contrée de délices, où l'on ne respirait qu'un air embaumé; mais ces délices et ces parfums étaient des pièges où la vie se perdait dans d'inutiles langueurs. Main-

tenant l'homme est chassé de ces retraites qui furent si riantes; il en est chassé par un souffle -de désolation. Les génies des lieux., génies qui furent si caressants, et qui sont devenus si impitoyables, lui interdisent ce beau ciel, cette terre jadis riche et féconde, ces ruines qui conservent la mémoire de tant de siècles de prospérité, d'honneur, d'enivrement et de gloire.

Ballanche. Essais de palingénësie sociale.

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