L'APOLLON DU BELVEDER, OU LE GÉME DANS L'AUT STATUAIRE
Le génie, dans Fart statuaire, en particulier, choisit de nobles sujets, agrandit, élève, anime tous ceux qu'il traite ; il distingue dans une action le moment, les pensées, les mouvements de Fàme , les plus capables de produire de grands effets; il exprime beaucoup avec peu de figures; il apprécie toutes les convenances; il allie la richesse avec la simplicité, l'énergie de l'expression avec la beauté des formes. Ce n'est pas tout: le génie saisit avec la plus exacte justesse la forme des corps telle qu'elle est; il sent vivement tous les contours, tous les reliefs, toutes les demi-teintes, et reporte le tout sur son ouvrage aussi vivement qu'il l'a saisi. Il peut choisir avec sûreté, parce qu'il voit tout; il voit tout, parce qu'un amour toujours renaissant attache ses yeux sur son modèle. Ni la fatigue, ni même ses erreurs ne le rebutent dans l'exécution. Sa passion va redoublant depuis le commencement de Fouvrage jusqu'au poli. Honteux de se trouver inférieur à la nature, il brise sa figure et la recommence, et, forcé enfin de la laisser échapper de ses mains, il lui dit encore: « Tu n'es qu'une méprisable argile ».
Représentons-nous l'àme, le feu du poète sublime qui a modelé l'Apollon. Élévation de pensées, égaie à la hauteur de son sujet, chaleur la plus soutenue, la plus active qui puisse embraser un artiste; amour
passionné du beau qui cherchait- sans cesse la perfection, et qui dirigeait dans chaque mouvement une main obéissante et réfléchie, goût épuré qui, parmi des formes parfaites , savait choisir ies plus convenables au dieu toujours jeune, toujours radieux, dont l'artiste formait l'image: telles étaient les facultés, les lumières de cet homme divin. Nous n'avons rien à lui pardonner , parce que sa propre critique ne lui pardonnait rien. 13 s'est montré l'égal de lui-même dans les détails élégants et dans le noble ensemble de sa statue. D'après des modèles humains . il ne pouvait représenter qu'un homme, mais cet homme est si beau , quïl paraît une divinité. Par un effet de sa pose majestueuse , et par l'opposition de son léger manteau, le dieu est resplendissant de lumière. Il est nu, et n'inspire que le respect. Il marche sur la terre , et semble pouvoir la quitter. On voit à son mouvement ce qu'il vient de faire; on reconnaît la pensée qui roule dans son esprit. L'ignorant qui le regarde s'émeut, trouve en soi, pour iadmirer, un sens qu'il ne se connaissait point. L'homme savant dans les arts, chaque fois qu'il le considère , reconnaît avec étonnement qu'il n'en avait point encore senti toute la perfection ; plus il a de connaissances, plus il y découvre de vérité, de finesse, de grandeur, de beautés toujours nouvelles. Prodigieux effet et de la sublimité de la pensée, et de la fidélité de l'imitation dans l'art statuaire, voilà le génie! Émeric David. Recherches sur l'art statuaire, ouvrage couronné par l'Institut en 1322.