LE SAVANT, L'ARTISTE ET LE POÈTE SUR LES RUINES DE LA GRÈCE
Pour nous représenter à nous mêmes ce spectacle, tachons de devenir à notre tour spectateurs, en nous réunissant par la pensée au docte cortège qui vient s'offrir à nos regards. C'est le même sentiment qui attire et précipite sur les pas de notre jeune voyageur * ces zélés missionnaires de la science... Partez pour cette croisade poétique, artistes renommés, savants illustres, immortels poètes! Allez reconnaître cette Grèce souterraine, où dorment les héros d'Homère. Que la tombe interrogée vous réponde, et que, réveillés au son de votre parole, ses pâles habitants se lèvent, pour témoigner que le chantre divin qui sauva leurs noms de l'oubli n'a pas immortalisé des exploits imaginaires. Donnez à ses fictions une base aussi durable que ses vers. Prouvez par vos recherches que le premier des poètes est aussi le premier des historiens; que, vrai dans ses sentiments, il est vrai dans ses récits ; qu'il a pu agrandir ses héros, qu'il ne les a point créés ; décorer le théâtre de leur gloire, qu'il ne l'a point construit. Dans vos peintures, rendez vivantes et parlantes ces grandes figures des tems reculés. Ne vois-je pas à votre tète l'homme inspiré qui peut opérer ce prodige? Delille, autre Amphion, marche à côté de Choiseul. Aux premiers
* M., de Choiseul Gouffier.
accents de sa lyre, cette Grèce ensevelie sous ses ruines va se relever: ce grand corps sans vie va se ranimer j comme au souffle de la parole d'un prophète vous voyez, dans un admirable emblème, se réveiller et se dresser le squelette du genre humain *. Sous leurs évocations puissantes, les sites désenchantés retrouvent leur fraîcheur et leur éclat. Les monts, les rochers, les antres verts, vont revoir leurs demidieux; les palais, les gymnases, vont sortir de leurs décombres, le précieux marbre de Paros, qui pave aujourd'hui la demeure d'un pacha stupide , va être rendu aux parvis des temples que les prêtres de Minerve , de Diane , de Bacchus , d'Apollon , foule» ront encore de leurs brodequins dorés ; les antiques villes vont se remplir de leurs premiers citoyens : je revois Thèbes et son Épaminondas, et son Pindare, et son Hésiode. La Béotie valait donc mieux que sa renommée! Je revois Lesbos, qui se glorifie encore de son Pittacus toujours honorant sa mémoire, toujours négligeant ses exemples. Je revois Méthymne, Antissa, Mitylène, dont les montagnes harmonieuses répétaient d'échos en échos les divins accords d'Arion, d'Alcée, de Sapho, de Terpandre.... Mais, vous oublierai-je , terre classique qui vîtes les Grecs combattre les Troyens , et tout l'Olympe sur la terre , juge de ces grandes luttes; Simoïs, qui rouliez les corps, les boucliers, les cuirasses des vainqueurs et des vaincus? Salut, mont Ida! salut, mystérieux Gargare ! . . . Laissons-nous entraîner sur les pas de nos voyageurs vers ces doctes plaines qu'arrosent l'Ilyssus et le Céphise , lieux révérés où de génération en génération voyage par la pensée une jeunesse studieuse ; où les amis des arts vont en souvenir, à toutes les époques de leur vie, comme respirer l'air natal , afin d'entretenir la force et la pureté de leurs principes !... Voici l'enceinte où Platon régnait sur les cœurs par la douce persuasion, où Démosthène lançait des foudres sur les traîtres
* Prophétie d'Eze'chiel, ch. 37, tableau de la résurrection des morts.
DESCRIPTIONS 9r>
jet sur les tyrans. A la vue de celte Athènes aujourd'hui méconnaissable, quels sentiments de regrets ensemble et d'admiration saisirent votre àme, ô Choiseul , ô Delille!... Écoutez le favori des Muses : lorsque son pied commença de toucher cette poussière poétique formée des cendres des Eschyle, des Sophocle, des Euripide, des Pindare, il sentit couler ses larmes. « Je pleurai, *> dit-il. Qui pourrait en être surpris?.... C'était un fils sensible et religieux qui retrouvait dans une solitude étrangère les cendres de ses ancêtres.
Laya. Discours de réception à V Académie Française.