‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 56 sur 187 · LA ROME IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

LA ROME IMPÉRIALE

Où chercher maintenant, où rencontrer, même en débris, la Rome de nos pères, cette ville dont les sept collines ont été peuplées par sept villes conquises; qui dès son origine a absorbé les villages Sabins, Albe, Tollène, Pollitorium, Veïes et Fidènes, et de toute une contrée possédée par dix peuples , n'a fait qu'une seule ville et un seul peuple, le peuple romain?

Voilà encore cependant son enceinte, telle que Servius Fa tracée, et l'a laissée à nos ancêtres, avec ses tours cyclopéennes , ses murailles volcaniques que l'ennemi n'a encore insultées qu'une fois, mais qu'ellemême a franchies pour se répandre plus somptueuse, plus colossale, plus imposante au dehors! Où s'arrêteront maintenant ses débordements! La voilà qui usurpe déjà le Champ-de-Mars et se jette sur les mausolées d'Adrien et d'Auguste qui avaient cru follement qu'elle se tiendrait à l'écart pour ne pas troubler leurs cendres. Le Quirinal est dépassé; mais comme le camp des prétoriens est là pour arrêter les palais et les tavernes, Rome de ce côté n'ira pas plus loin.

Qu'elle s'étende ailleurs! Qu'elle envahisse les jardins de Salluste, qu'elle couvre le champ du crime, et borde également la voie Flaminienne! 11 faut bien que les maisons du peuple fassent place aux thermes, aux amphithéâtres et aux péristyles des palais. Néron avait besoin d'espace jusqu'à Ostie; et les bains de Titus et l'amphithéâtre de Vespasien ont créé un désert autour du forum. Près d'ici à Fentour du Ca-

pitole, les citoyens n'ont plus de demeure à choisir; il n'y a place que pour les dieux, soit ceux vdu ciel qu'on adore depuis des siècles, soit ceux de la terre qu'on égorge après les avoir adorés.

Aussi, que de temples sous mes yeux, en y comprenant le palais impérial , qui n'est pas celui où tombent le moins de victimes ! . . . Ici , Jupiter Cal'itolin. là Tarpéien. là Stator, là encore Férétrien et Tonnant: à coté, des autels à la Concorde, d'autres à la Fortune, deux divinités que Rome a bien inégalement honorées, et dont elle a été bien différemment protégée ! En cet endroit, les dieux se pressent les uns les autres ; le forum est l'Olympe romain ; c'est à qui y prendra place pour un temple , Jules César, Ops et Saturne. Vespasien, Àntonin et Faustine, la grande Testa, dieux anciens et nouveaux. Rémus et Romulus. la Paix. Vénus et R.ome, Auguste et Apollon, il y a des dieux à choisir ... et bien, peu d'encens pour tant dautels. Je voudrais , près du Capitole, un autel à la Pitié; celui-là n'eut jamais manqué d'offrandes; et, au lieu de cela, je distingue d'ici les blocs énormes de la prison Mamertine, d'où tant d'imprécations se sont lancées à la suite des chars de triomphe, et sont venues troubler l'âme du vainqueur, au sanctuaire même de la Fortune.

Qu'un simple autel à la Pitié eût été placé noblement entre le Capitole et le palais impérial! Ce palais est encore celui de Néron dont le feu lui rogna la moitié, vaste désert d'or et de marbre qui a d'effroyables échos pour les oreilles de ses possesseurs, et où viennent retentir nuit et jour, pour les réveiller en sursaut les cris de guerre poussés aux plus lointaines limites de l'empire, les insultes des Perses ou des Sarmates, les murmures du prétoire, et les malédictions des familles exilées ou décimées.

Certes, c'est une grande merveille que cette maison r.éronienne: et même à ne l'envisager que du dehors, ces trois mille colonnes qui en soutiennent le portique, ce peuple de statues qui l'habite, ces larges dalles de bronze doré qui la couvrent, ces frontons,

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ces corniches, dont l'œil distingue, d'ici même, les profondes et vives ciselures, tout cela est honorable au génie de l'homme; et il est seulement étrange qu'au-dessus de tous ces dieux qu'on a presque entassés l'un sur l'autre, en face de Jupiter Capitolin, resserré lui-même en une étroite enceinte, ce palais ou plutôt ce temple qui, au besoin, enfermerait tous les autres dans ses longs péristyles, soit voué à ces dieux improvisés qui portent le nom d'empereurs , et dont l'éternité passagère n'a pas souvent une année entière de durée.

Et quand on se souvient que cette montagne Palatine qui n'est plus que marbre et airain , se couronnait autrefois de verdure; que c'est là que le vieux Évandre transporta ses lares arcadiens, et les traditions pastorales des premiers tems; que Roniulus s'y bâtit une chaumière sur le penchant qui regarde l'Aventin; que Numa, Tulîus Hostilius et les premiers rois de Rome naissante y possédaient d'humbles demeures qu'un simple vestibule du palais actuel enfermerait largement , on est confondu de cet accroissement prodigieux; et l'on regrette presque ces groupes de figuiers et de lauriers sauvages qui se montraient à cette époque au-dessus des rustiques cabanes, ces toits de chaume ou de feuillage, sous lesquels les dieux d'Évandre étaient adorés, où les sacrifices étaient de lait et de miel; et cette étroite et riante vallée entre les deux collines, que le grand cirque a envahie tout entière, et où le peuplier et le pin des montagnes devaient figurer plus gracieusement alors, que ne le font aujourd'hui les colonnes et les obélisques.

Alex. Guiraud. Flavim*

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