‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 59 sur 187 · LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE

Que le monde est grand, qu'il est magnifique! Que le gouvernement des États et des empires offre à nos yeux de sagesse, d'ordre et de magnificence, quand nous y voyons une Providence qui dispose de tout, depuis une extrémité jusqu'à l'autre , avec poids, avec nombre, avec mesure; qui voit les événements les plus éloignés dans leurs causes ; qui renferme dans sa volonté les causes de tous les événements ; qui donne au monde des princes et des souverains, selon ses desseins de justice ou de miséricorde sur les peuples ; qui donne la paix , ou qui permet les guerres , selon les vues de sa sagesse ; qui donne aux rois des ministres sages ou corrompus ; qui dispense les bons ou les mauvais succès, selon qu'ils deviennent plus utiles à la consommation de son ouvrage; qui règle îe cours des passions humaines, et qui, par des ménagements inexplicables, fait servir à ses desseins la malice même des hommes ! Que le inonde, considéré dans ce point de vue, et avec l'ouvrier souverain qui le conduit, est plein d ordre, d'harmonie et de magnificence !

Mais si on en sépare la Providence, et qu'on le regarde tout seul, si on n'y voit plus que les passions humaines qui semblent mettre tout en mouvement, ce n'est pius qu'un chaos, qu'un théâtre de confusion et de troubles, où nul n'est à sa place;

HO DÉF'ISITIO^S.

où l'impie jouit de la récompense de la vertu : où Thomme de bien a souvent pour partage l'abjection et les peines du vice; où les passions sont les seules lois consultées ; où les hommes ne sont liées entre eux que par ]es intérêts mêmes qui les divisent; où le hasard semble décider des plus grands événements; où les bons succès sont rarement la preuve et la récompense de la bonne cause; où l'ambition et k témérité s'élèvent aux premières places, que le mérite craint, et qu'on refuse au mérite; enfin, où l'on ne voit point d'ordre, parce que l'on n'y voit que l'irrégularité des mouvements, sans en comprendre le secret et l'usage. Voilà le monde séparé de la Providence.

MlSSILLO.N.

I/ORÀTËUR CHRÉTIEN.

Le Christianisme élevait une tribune où les plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante; tribune formidable, devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples; tribune pacifique et tutélaire qui, plus d'une fois, donna refuge à ses mortels ennemis ; tribune où furent long-tems défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaidait éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.

Là, tout s'ennoblit et se divinise; l'orateur, maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire et de plus effrayant que la mort; il peut faire descendre du haut des deux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain, il célèbre les guerriers de la légion de Mars, tombés au champ de" bataille, il donne à leurs aines

PÉFIN'TIONS. 111

celle immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir: il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédication évangélique ? cette science de la morale . celte expérience de l'homme , ces secrets des passions , étude éternelle des philosophes et des orateurs anciens , doivent être dans sa main. C'est lui. plus encore que l'orateur de l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur humain } toutes les vicissitudes des émotions , toutes les parties sensibles de lame, non pour exciter ces affections violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions, ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions , sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours, il est obligé de créer une passion nouvelle , sïl est permis de profaner , par ce nom , le sentiment profond et sublime qui , seul , peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs , l'enthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles, plutôt l'inspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur. Villemajn. Discours d'ouverture.

LE RICHE ET LE PAUVRE DANS L'ESPRIT DU MONDE ET PANS L'ORDRE DE LA PROVIDENCE.

Qu'est-ce qu'un riche dans l'esprit du monde? C'est un homme de jeux, de fêtes, de spectacles, d'amusements, dont toute la gloire consiste à être orgueilleusement frivole, tout le mérite à ne rien refuser à ses passions et qui , ne mettant de bornes à ses désirs que celles de sa fortune, n'est grand le plus souvent qu'à force de crimes et de scandales.

Dans l'ordre de la Providence , c'est un ange de paix et de consolation placé entre Dieu et les hommes , pour achever la distribution des biens de la terre : c'est l'ambassadeur du ciel et comme l'apôtre

de la Providence, obligé de la faire connaître à cens qui l'ignorent, de la disculper auprès de ceux qui l'accusent. Et tel que l'astre du jour dont la marche éclatante parle à tous les yeux de la gloire de son auteur, le riche, par ses bienfaits, parle au cœur de tons les hommes, de la sagesse et de la bonté divine; et, selon qu'il est avare ou généreux, sensible ou inexorable , il devient pour les peuples un objet, ou de terreur, ou de consolation : un dieu, s'il est bienfaisant ; un monstre , s'il est barbare.

De même, qu'est-ce qu'un pauvre selon le monde?. Hélas ! quelles couleurs pourraient nous le dépeindre? C'est un être isolé, proscrit, triste rebut de la nature entière; qui semble, dit le sage, comme échappé à la Providence; qui rampe avec dédain sur la surface de la terre; à qui la misère a comme imprimé sur le front un caractère de honte et d'ignominie : errant, fugitif, et comme retranché du reste des humains, semblable à ces lieux que la foudre a frappés, et dont on n'approche qu'en tremblant , on ne le rencontre qu'avec peine, on ne l'approche qu'avec horreur; c'est, ce semble, lui faire grâce que de lui parler; l'humanité en lui n'a plus de droits, le nialheus plus de dignité; on ne le plaint même pas, on ne le secourt qu'avec dégoût; et, réduit à rougir de son existence, il semble qu'en devenant malheureux, il a cessé d'être homme.

Dans l'ordre de la Providence, au contraire, un pauvre, c'est en quelque sorte le plus intéressant de ses ouvrages, et comme le secret de sa sagesse, qui a rendu le pauvre précieux et nécessaire au riche qui a voulu que le riche fut le protecteur du pauvre, et le pauvreté sauveur des riches qu'il délivre du danger des richesses sur la terre, en leur offrant les moyens de les convertir en charités qui leur servent à acheter le ciel; en sorte que le pauvre, dans l'ordre de la Providence, est tout à la fois un juge qui tient dans sa main le sort des grands et des riches, qui entasse sur leur tète ou des bénédictions ou des anathèmes.

DÉFINITIONS. iJT.

C'est-à-dire, en un mot, que le riche et le pauvre, dans Tordre de la Providence, sont le contraire de nos idées: le riche en est ie ministre, le pauvre en est lo bien-aimé, le riche a ses ordres, et le pauvre a ses droits, l'un pour donner, l'autre pour recevoir Et de même que cette Providence s'est reposée sur les parents de l'éducation des familles, sur les législateurs du gouvernement de la société, sur les rois de la conduite des empires, elle a fait les riches pour se reposer sur eux du soin des pauvres, et elle ne leur a donné plus de biens que pour les distribuer à ceux qui en manquent, pour remplir par ieurs largesses l'intervalle que la misère a mis entre eux et leurs frères.

CaMBACÉRÈS.

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