LES RELIGIEUX DU MOIST SÀIINT-BERNARD
A la fin d'avril 1755, j'allais au Piémont par la route du grand Saint-Bernard. Vers les quatre heures de l'après-midi , la petite caravane avec laquelle j'avais gravi ce dangereux passage parvint au sommet de la montagne; et, après avoir réparé ses forces dans l'hospice élevé au milieu de ce désert, elle se remit en marche, pour coucher le même soir à la vallée d'Aoste. Déjà le soleil avait perdu sa chaleur, et le ciel même sa sérénité: des nuages commençaient à se traîner le lonç des cimes des rochers.
et s'amoncelaient dans les gorges étroites de cette solitude. Au sommet des Alpes, une soirée nébuleuse amollit le courage; je me décidai à passer la nuit avec les religieux hospitaliers qui partageaient mes pressentiments.
Us ne nous trompèrent point. A six heures , ce plateau glacé fut presque enseveli dans les ténèbres; les nuées, poussées par un vent de nord-ouest avec la rapidité d'une flèche, tourbillonnaient autour de Feneeinte des rochers ; déjà retentissait le bruit lointain des avalanches; et des atomes de neige serrée , divisée comme la poussière , soit en se détachant des montagnes, soit en tombant du ciel, en interceptaient la faible lumière, et voilaient tous les objets d'alentour.
Tandis qu'auprès d'un bon feu je questionnais le supérieur du couvent sur les suites de l'ouragan, les religieux hospitaliers étaient allés remplir leurs devoirs de circonstance , ou plutôt exercer leurs
vertus de tous les jours: chacun avait pris son poste de dévouement dans ces Thermopj les glaciales., non pour y repousser des ennemis,, mais pour y tendre une main secourable aux voyageurs perdus, de tout rang, de toute nation, de tout culte, et même aux animaux chargés de leur bagage. Quelques uns de ces sublimes solitaires gravissaient les pyramides de granit qui bordent leur chemin, pour y découvrir un convoi dans la détresse, et pour répondre aux cris de secours ; d'autres frayaient le sentier enseveli sous la neige fraîchement tombée, au risque de se perdre eux-mêmes dans les précipices; tous bravant le froid, les avalanches, le danger de s'égarer, presque aveuglés par les tourbillons de neige , et prêtant une oreille attentive au moindre bruit qui leur rappelait la voix humaine.
Leur intrépidité égale leur vigilance; aucun malheureux ne les appelle en vain, ils le retirent étouffé sous les débris des avalanches; ils le raniment agonisant de froid et de terreur; ils le transportent sur' les bras, tandis que leurs pieds glissent sur la glace, ou plongent dans les neiges: la nuit, le jour, voilà leur ministère. Leur pieuse sollicitude veille sur l'humanité, dans ces lieux maudits de la nature, où ils présentent le spectacle habituel d'un héroïsme qui ne sera jamais célébré par nos flatteurs.
Depuis une heure entière, cinq religieux et leurs domestiques étaient sur les traces des voyageurs, lorsque .Faboiement des chiens nous annonça leur retour. Compagnons intelligents des courses de leurè maîtres, ces dogues bienfaisants vont à la piste des malheureux; ils devancent les guides, et le sont eux-mêmes: à la voix de ces fidèles auxiliaires, le voyageur transi reprend l'espérance, il suit leurs vestiges toujours surs. Lorsque les éboulements de neige, aussi prompts que l'éclair, engloutissent un passager, les dogues du Saint-Bernard le découvrent sous Fabîme , et y conduisent les religieux qui retirent le cadavre , et souvent le rendent à la vie.
Bientôt l'hospice s'ouvrit à dix personnes épuisées
de froid , de lassitude et de frayeur. Leurs conducteurs oublièrent leurs propres fatigues ; et., depuis le linge le plus blanc jusqu'aux liqueurs les plus restaurantes, tout ce que l'hospitalité la plus attentive peut offrir de secours, tout ce qu'on ne rassemblerait qu'à force d'argent dans les auberges de nos villes, fut prêt dans l'instant, distribué sans distinction, employé avec autant d'adresse que de sensibilité.
Mallet du Pan,