DERNIERS MOMENTS DE THOMAS MORUS
Cependant les heures s'écoulent dans ces mortelles angoisses: car elles sont aussi rapides dans l'excès de la douleur que dans l'ivresse du bonheur. Bientôt Marguerite entend un bruit confus s'élever. Les masses s'ébranlent; les soldats se serrent en brandissant leurs armes; ils craignent d'être débordés. La foule grimpe sur tout ce qui se trouve: quai, bornes, charrettes, chaises, gradins, elle se prend à tout, s'échelonne sur tout. Marguerite est ensevelie dans cet effroyable tourbillon: elle s'y débat vainement , veut se faire jour et demeurer ferme. Une longue clameur s'élève, retentit, s'augmente, se reproduit au loin. — Le voici! le voici! crie-t-on de toutes parts. Gomme il est pâle: C'est lui! c'est sir Thomas Morus, l'ancien lord chancelier! Oh! comme il a l'air pauvre! Il marche avec peine; il s'appuie sur un bâton ! Il a une croix de bois rouge dans sa main! Il salue à côté de lui! Voilà les schérifs qui marchent derrière! Il y a un grand homme noir qui le suit! Vois-tu le lieutenant de la tour? il y est
aussi! Chut! Il fait signe de la main. Il sourit!
Comme ils le mènent vite! on n'a pas le teins de le voir! Ont-ils donc peur qu'on ne l'enlève? Eh? personne n'y pense! Il a fait bien du mal, à ce qu'on lit! On le croyait si bon! Eh! le voilà qui s'arrête!
Leçons de lit. fr. 2
Regardez, regardez! Il parle! il parle! oui, il parle ! — Car Marguerite, réduite au désespoir, animée d'une force surhumaine, a rompu les rangs, traversé les gardes. Elle s'est jetée au cou de Morus, elle le voit., elle l'embrasse, elle le serre contre son sein palpitant!
— Ma fille 1 ma fille! dit Morus en la pressant contre son cœur; oh! quelle douleur de te voir ici!
Et ses joues, pâlies, creusées par la souffrance, se mouillent de larmes, sans pouvoir soulager son âme.
A ce spectacle, les gardes eux-mêmes sont émus. —
C'est sa fille! sa pauvre fille! s'écrie-t-on de toutes parts.
Et par un mouvement unanime de respect et de compassion, on s'écarte, on se retire, on fait cercle autour de lui; des larmes coulent de tous les yeux.
Comme elle est belle ! disent les hommes. Comme elle est jeune! disent les femmes.
— Mon père! mon bon père! s'écrie Marguerite frémissante, demande à Dieu que je ne te survive pas ! que moi aussi, je quitte bientôt cette terre que tu abandonnes! 0 mon père! bénis-moi encore! et jure-moi de demander à Dieu que je meure aussi !
Elle se précipita à ses genoux sans quitter ses mains , qu'elle arrosait d'un torrent de larmes et pressait contre son visage sans pouvoir les abandonner.
— Filîe bien-aimée ! dit Morus , posant sa main sur ses longs cheveux épars, oh ! oui, que le Seigneur te bénisse comme je t'aime et te bénis moi-môme ! Tu étais un dépôt sacré, un trésor de bonheur qu'il m'avait donné; je le lui rends!
Il est ton premier père, il ne t'abandonnera jamais: et un jour, un jour prochain, car la vie de l'homme est un souffle que l'instant voit passer, nous serons réunis, pour ne plus nous séparer, dans une bienheureuse éternité! Marguerite! puisque j'ai eu le bonheur de te voir encore avant de mourir, porte à tes frères et à tes sœurs ma bénédiction; dis-leur, ainsi qu'à tous nos bons amis, de prier le Seigneur
pour moi ! Tu les connais ? O Marguerite ! que Pierre Gilles apprenne de toi combien je l'ai aimé ; combien je suis touché et reconnaissant de ce voyage qu'il a fait., je n'en doute pas, pour moi seul. Hélas! si j'emporte un regret en mourant, c'est de ne pas pouvoir le lui dire moi-même. Pourquoi n'est-il pas avec toi ? Mais j'aperçois Roper; fille bien-aimée donne-lui aussi toutes mes bénédictions. Tu sais que je le regarde depuis longtems comme mon fils ; aime-le comme tu m'aimais moi-même ; et que tes larmes ne coulent point sans douceur, car puisqu'il plaît à Dieu de permettre que je meure aujourd'hui, je te déclare que j'en suis content moi-même, et que je n'y voudrais rien changer.
Madame la princesse de Craon. Thomas Morus.