‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 71 sur 187 · DES DIFFÉRENTES RÉVOLUTIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTES RÉVOLUTIONS DE LA LANGUE FRANÇAISE

Au commencement du dix-septième siècle, cette langue trouble et vaseuse subit une première filtration. Opération mystérieuse faite tout à la fois par les années et par les hommes, par la foule et par le let-

tré, par les événements et par les livres, par les mœurs et par les idées, qui nous donne, pour résultat, l'admirable langue de P. Mathieu et de Mathurin Régnier, qui sera plus tard celle de Molière et de la Fontaine, et plus tard encore celle de Saint- Simon. Si les langues se fixaient , ce qu'à Dieu ne plaise, la langue française aurait dû en rester là. C'était une belle langue que cette poésie de Régnier, que cette prose de Mathieu! c'était une langue déjà mûre, et cependant toute jeune, une langue qui avait toutes les qualités les plus contraires, selon le besoin du poëte; tantôt ferme, adroite, svelte, vive, serrée, étroitement ajustée sur l'intention de l'écrivain , sobre , austère , précise , elle allait à pied, et sans image, et droit au but; tantôt majestueuse, lente et tout empanachée de métaphores, elle tournait largement autour de la pensée, comme les carrosses à huit chevaux dans un carrousel. C'était une langue élastique et souple., facile à nouer et à dénouer au gré de toutes les fantaisies de la période, une langue toute moirée de figures et d'accidents pittoresques; une langue neuve, sans aucun mauvais pli, qui prenait merveilleusement la forme de l'idée, et qui, par moment, flottait quelque peu à l'entour, autant qu'il le fallait pour la grâce du style. C'était une langue pleine de fières allures , de propriétés élégantes , de caprices amusants ; commode et naturelle à écrire ; donnant parfois aux écrivains les plus vulgaires toutes sortes de bonheurs d'expressions qui faisaient partie de son fonds naturel. C'était une langue forte et savoureuse, tout à la fois claire et colorée, pleine d'esprit, excellente au goût, ayant bien la senteur de ses origines , très-française, et pourtant laissant voir distinctement sous chaque mot sa racine hellénique , romaine ou castillane ; une langue calme et transparente , au fond de laquelle on distinguait nettement toutes les magnifiques étymologies grecques, latines ou espagnoles, comme les perles et les coraux au fond d'une mer limpide. Cependant, dans la seconde moitié du dix-septième

siècle, il s'éleva une mémorable école de lettrés qui soumit à un nouveau débat toutes les questions de poésie et de grammaire dont avait été remplie la première moitié du même siècle , et qui décida, à tort selon nous , pour Malherbe contre Régnier. La langue de Régnier qui semblait encore très-bonne à Molière, parut trop verte et trop peu faite à ces sévères et discrets écrivains. Racine la clarifia une seconde fois. Cette deuxième distillation , beaucoup plus artificielle que la première, beaucoup plus littéraire et beaucoup moins populaire , n'ajouta à la pureté et à la limpidité de l'idiome qu'en le dépouillant de presque toutes ses propriétés savoureuses et colorantes , et en le rendant pius propre désormais à l'abstraction qu'à l'image; mais il est impossible de s'en plaindre quand on songe qu'il en est ré* suite Britannicus, Esther et Athalie^ ouvres belles et graves, dont le style sera toujours religieusement admiré de quiconque acceptera avec bonne foi les conditions sous lesquelles il s'est formé.

Toute chose va à sa fin. Le dix-huitième siècle filtra et tamisa la langue une troisième fois. La langue de Rabelais, d'abord épurée par Régnier, puis distillée par Racine, acheva de déposer dans l'alambic de Voltaire les dernières molécules de la vase natale du seizième siècle. De là , cette langue du dix-huitième siècle, parfaitement claire, sèche, dure, neutre, incolore et insipide, langue admirablement propre à ce qu'elle avait à faire, langue du raisonnement et non du sentiment, langue incapable de colorer le style , langue encore souvent charmante dans la prose, et en môme tems très-haïssable dans le vers, langue de philosophes, en un mot, et non de poètes. Car la philosophie du dix-huitième siècle , qui est l' esprit d'analyse arrivé à sa plus complète expression, n'est pas moins hostile à la poésie qu'à la religion; parce que la poésie comme la religion n'est qu'une grande synthèse. Voltaire ne se hérisse pas moins devant Homère que devant Jésus.

Au dix-neuvième siècle , un changement s'est fait dans les idées à la suite du changement qui s'est fait dans les choses. Les esprits ont" déserté cet aride sol voltairicn, sur lequel le soc de Fart s'ébréchait depuis si longtems pour de maigres moissons. Au vent philosophique a succédé un souffle religieux , h l'esprit d'analyse l'esprit de synthèse, au démon démolisseur , le génie de la reconstruction , comme à la convention avait succédé l'empire, à Robespierre Napoléon. Il est apparu des hommes doués de la faculté de créer , et ayant tous les instincts mystérieux qui tracent son itinéraire au génie. Ces nommes, que nous pouvons d'autant plus louer que nous sommes personnellement bien éloigné de prétendre à l'honneur de figurer parmi eux , ces hommes se sont mis à l'œuvre. L'art qui. depuis cent ans. n'était plus en France qu'une littérature, est redevenu une poésie.

Au dix-huitième siècle il avait fallu une langue philosophique., au dix-neuvième il fallait une langue poétique.

C'est en présence de ce besoin que, par instinct et presque à leur insu, les poètes de nos jours, aidés d'une sorte de sympathie et de concours populaire , ont soumis la langue à cette élaboration radicale qui était si mal comprise il y a quelques années , qui a été prise d'abord pour une levée en masse de tous les solécismes et de tous les barbarismes possibles et qui a si longtems fait taxer d'ignorance ou d'incorrection tel pauvre jeune écrivain consciencieux , honnête et courageux , philologue comme Dante en même tems que poète, nourri des meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse à ne remporter dans les collèges que des prix de grammaire.

Les poètes ont fait ce travail comme les abeilles leur miel, en songeant à autre chose, sans calcul, sans préméditation, sans système, mais avec la rare et naturelle intelligence des abeilles et des poètes.

Leçons de lit. fr. S

Il fallait d'abord colorer la langue, il fallait lui faire reprendre du corps et de la saveur; il a donc été bon de la mélanger selon certaines doses avec la fange féconde des vieux mots du seizième siècle. Les contraires se corrigent souvent l'un par l'autre. Nous ne pensons pas qu'on ait eu tort de faire infuser Ptonsard dans cet idiome affadi par Dorât.

L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, selon lès lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement , et encore avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or, ce sont les mots nouveaux , les mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé , quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies. D'autres, tombés en banalité , et détournés de leur vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre.

Victor Hugo. Littérature et Philosophie.

Page 1