‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 72 sur 187 · LA TRAGEDIE · texte numérisé non relu

LA TRAGEDIE

On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies : l'une qui est faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements. La première considère les hommes sous le point de vue des rapports établis entre eux par la nature ; la seconde , sous le point de vue des rapports établis entre eux par la société. Dans l'une , l'intérêt naît du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié, l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des institutions établies. Dans le premier cas le personnage est évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne

peut se soustraire à l'influence des objets extérieurs : un jaloux ne peut s'empêcher d'être jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint où à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc, l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le bloc existe, il lui suffit, pour devenir la statue, d'être soumis à une influence extérieure; dans le second cas, il faut que le métal ait en lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins cle ces deux types , elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre ; il faut une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les tragédies de cœur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez Mahomet et le Ciel

Victor Hugo. Littérature et Philosophie.

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