LA FABLE
La fable est sans doute aussi vieille que le monde ; elle conserve et conservera toujours son empire: nous l'aimons, nous sommes nés pour elle. C'est une immortelle dont la voix mensongère en tout tems nous charme et nous amuse ; c'est une enchanteresse qui nous entoure de prestiges; qui, à des réalités, substitue ou du moins ajoute des chimères agréables et riantes; et qui cependant, soumise à l'histoire et à la philosophie , ne nous trompe jamais que pour mieux nous instruire. Fidèle à conserver les realités qui lui sont confiées , elle couvre de son enveloppe
séduisante et les leçons de lune , et les vérités de l'autre.
Son sceptre enchanteur ne fait que des miracles et ne produit que des métamorphoses. Elle nous transporte d'un monde où nous sommes toujours mal, dans un autre monde qui, créé par l'imagination, a tout ce qu'il faut pour nous plaire. Elle embellit tout ce qu'elle touche ; si elle raconte , elle sème les merveilles, les prodiges, pour attacher la curiosité, pour graver dans la mémoire ; si elle trace des leçons, c'est d'une main si légère, que l'orgueil n'en est pas atteint. Elle se joue autour de la vérité , pour ne la laisser voir qu'à la dérobée ; et , soit quelle ait voulu ou nous agrandir , ou nous consoler, elle prend ses exemples dans des espèces privilégiées , dans une race divine qu'elle élève exprès au-dessus de la faible humanité ; tantôt nous conduisant à la vertu par ces exemples illustres , tantôt caressant notre faiblesse, orgueilleuse de retrouver nos passions et nos fautes dans la perfection môme.
Bailly. Essai sur les fables et leur histoire.