DU DRAME
D'autres l'ont déjà dit: le drame est un miroir où se réfléchit la nature. Mais si ce miroir est un miroir ordinaire, 'une surface plane et unie, il ne renverra des objets qu'une image terne et sans relief ; fidèle, mais décolorée : on sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense îes^ rayons colorants, qui fasse d'une lueur une lumière, d'une lumière une flamme. Alors seulement le drame est avoué de Fart.
Le théâtre est un point d'optique. Tout ce qui
existe dans le monde, dans l'histoire , dans la vie , dans l'homme, tout doit et peut s'y réfléchir , mais sous la baguette magique de Fart. L'art feuillette les siècles, feuillette la nature, interroge les chroniques , s'étudie à reproduire la réalité des faits , surtout celle des mœurs et celle des caractères , bien moins léguée au doute et à la contradiction que les faits , restaure ce que les annalistes ont tronqué, harmonise ce qu'ils ont dépareillé, devine leurs ommissions, et les répare, comble leurs lacunes par des imaginations qui aient la couleur du tems , groupe ce qu'ils ont laissé épars , rétablit le jeu des fils de la Providence sous les marionnettes humaines, revêt le tout d'une forme poétique et naturelle à la fois, et lui donne cette vie de vérité et de saillie qui enfante l'illusion , ce prestige de réalité qui passionne le spectateur, et le poète le premier, car le poète est de bonne foi. Ainsi le but de l'art est presque divin: ressusciter, s'il fait de l'histoire; créer, s'il fait de la poésie.
C'est une grande et belle chose que de voir se déployer avec cette largeur un drame où l'art développe puissamment la nature; un drame où l'action marche à la conclusion d'une allure ferme et facile, sans diffusion et sans étranglement; un drame enfin où le poète remplisse pleinement le but multi- Ele de l'art, qui est d'ouvrir au spectateur un doute horizon, d'illuminer à la fois l'intérieur et l'extérieur des hommes; l'extérieur par leurs discours et leurs actions, l'intérieur par les à parte et les monologues ; de croiser, en un mot* dans le même tableau , le drame de la vie et le drame de la con- : science...
Ce n'est point à la surface du drame que doit être la couleur locale, mais au fond, dans le cœur même de l'œuvre, d'où elle se répand au dehors , d'elle-même, naturellement, également, et pour ainsi parler , dans tous les coins du drame , comme la sève» qui monte de la racine à la dernière feuille de l'arbre. Le drame doit être radicalement iinpré-
gné de cette couleur des temps; elle doit, en quelque façon, y être dans l'air, de façon qu'on ne s'aperçoive , ' qu'en y entrant et qu'en sortant , qu'on a changé de siècle et d'atmosphère. Il faut quelque étude, quelque labeur pour en venir là ; tant mieux, il est bon que les avenues de l'art soient obstruées de ces ronces devant lesquelles tout recule, excepté les volontés fortes. C'est d'ailleurs cette étude soutenue d'une ardente inspiration , qui garantira le drame d'un vice qui le tue, le commun.