‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 96 sur 187 · LA PRIÈRE A BORD D'UN VAISSEAU · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE A BORD D'UN VAISSEAU

Cependant le capitaine du navire, sa montre marine à la main, et épiant en silence à l'occident la seconde précise où le disque du soleil , réfracté de la moitié de son disque, semble toucher la vague et y flotter un moment, avant d'y être submergé tout entier , élève la voix et dit : « Messieurs , la prière ! >* Toutes les conversations cessent , les jeux finissent, les matelots jettent à la mer leur cigare encore enflammé, ils ôtent leur bonnet grec de laine rouge, le tiennent à la main, et viennent s'agenouiller entre les deux mats. Le plus jeune d'entre eux ouvre un livre de prières et chante Y Ave, maris Stella et les litanies sur un mode tendre, plaintif et grave n qui semble avoir été inspiré au milieu de la mer et de cette mélancolie inquiète des dernières heures du jour, où tous les souvenirs de la terre, delà chaumière, du foyer, remontent du cœur dans la pensée de ces hommes simples. Les ténèbres vont redescendre sur les flots et engloutir jusqu'au matin , dans leur obscurité dangereuse, la route des navigateurs et les vies de tant d'êtres qui n'ont plus pour phare que la Providence, pour asile que la main

invisible qui les soutient sur les flots. Si la prière n'était pas née avec l'homme même, c'est là qu'elle eût éîé inventée, par des hommes seuls avec leurs pensées et leur faiblesse en présence de l'abîme du ciel où se perdent leurs regards, de l'abîme des mers dont une planche fragile les sépare; au mugissement de l'Océan qui gronde, siffle, hurle, mugit comme les voix de mille bêtes féroces; aux coups du vent qui fait rendre un son aigu à chaque cordage; aux approches de la nuit qui grossit tous les périls et multiplie toutes les terreurs. Mais la prière ne fut jamais inventée; e\\e naquit du premier soupir, de la première joie, de la première peine du cœur humain, ou plutôt l'homme ne naquit que pour la prière; glorifier Dieu ou l'implorer, fut sa seule mission icibas; tout le reste périt avant lui ou avec lui; mais le cri de gloire, d'admiration ou d'amour, qu'il élève vers son créateur, en passant sur la terre, ne périt pas; il remonte, il retentit d'âge en âge à l'oreille de Dieu , comme l'écho de sa propre voix , comme un reflet de sa magnificence; il est la seule chose qui soit complètement divine en l'homme , et qu'il puisse exhaler avec joie et orgueil; car cet orgueil est un hommage à celui-là seul qui peut en avoir, à l'Être infini.

De Lamartine. Voyage en Orient.

I/ÉTRE-SUPL\ÊiVlE.

L'Être divin est réellement le seul Être positif qui mérite cette dénomination. Il est seul, et seul il vit, parce que son existence et sa vie ne sont point des accidents. Il est l'Être unique, il est l'Être des êtres. Il n'y a point, il ne saurait y avoir d'être hors de lui, parce que les seules qualités positives qu'il nous soit donné de connaître , prennent leur source en lui. Le bon, le beau, le juste, l'honnête émanent de son sein, et font partie de son essence; le mauvais, le difforme, l'injuste, le déshonnète sont ses

OU PniLOSOPUÏE PRATIQUE. if>l

négations. Il est l'Être nécessaire ; car sans lui les mondes eussent éternellement dormi dans le néant. Ce globe qui me porte me montre mille formes changeantes: l'organisation des végétaux, le mouvement des fluides , les diverses configurations des solides , et le mélange des uns et des autres, lui prêtent une apparence de féerie. Les animaux le parcourent en tous sens comme des ombres fugitives; l'homme luimême vient en tremblant hasarder quelques pas sur ce théâtre d'illusions. 11 y commence un rôle qu'il doit continuer ailleurs. Comme je l'ai déjà dit partout Y être m'échappe, et je ne vois que Dieu qui en mérite le titre, parce que seul il en possède les attributs. Je ne saurais rien expliquer sans lui. La gravitation des solides, la végétation de la plante, Tassimilation des sucs dans les corps animés, la sensibilité qui naît du jeu de leurs organes, les perceptions qu'elles laissent dans le cerveau, les relations qui en résultent, la moralité qui s'attache à celles-ci, tous ces phénomènes, dis-je, me confondent, me tourmentent , me désolent où il n'est pas ; tout se développe, s'explique et marche avec ordre dès que l'on fait intervenir sa présence. Je dirai donc de lui, et je dirai de lui seul , qu'il est.

Kéràtry. Inductions morales et physiologiques.

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