‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 37 sur 106 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

son doux. Mais ce très pur écrivain se garda bien d'user pour lui-même du droit qu'il accordait libéralement à autrui. On est tenté de sourire en le voyant déclarer que notre versification française est à peu près impraticable; on se souvient que cette âme, Tune des plus poétiques qui aient jamais existé, ne put réussir à s'exprimer en vers. Fénelon, comme Platon, comme Chateaubriand, ne fut poète qu'en prose.

88. On ne connaît pas Fénelon si l'on n'a lu avec tous ses autres ouvrages ses Lettres spirituellesy publiées seulement après sa mort. Là, dans un style absolument uni, simple et limpide, mais volontairement dépouillé de tout agrément, il livre à des âmes d'élite le fond intime de sa pensée religieuse ; elle est tout entière dans le renoncement complet à soi-même, l'anéantissement du moi dans l'amour divin et la soumission aveugle à la Providence. Pour exprimer cet idéal, qu'il propose à l'âme chrétienne, il crée un mot énergique (lui qui s'est contenté dans son œuvre entier du vocabulaire commun), la désappropriation; il veut que l'homme se dépouille de lui-même, jusqu'à n'être plus rien^ pour que Dieu seul soit tout en lui. Il n'est pas difficile de montrer que cette doctrine pourrait devenir dangereuse, mais on doit se rassurer en pensant qu'elle ne sera jamais beaucoup suivie; comme on l'a dit finement (M. de Sacy), elle devient bienfaisante si, en voulant nous réduire à rien, elle nous amène à ne pas vouloir être tout; si, en prêchant l'anéantissement du moiy elle nous conduit à n'avoir qu'un égoïsme plus tolérable. En tout cas les Lettres spirituelles nous font connaître un Fénelon fort différent de celui que s'est forgé l'admiration du xvni® siècle, égarée par la lecture du Télémaque mal compris. Fénelon n'est pas du tout le prélat philanthrope, démocrate, humanitaire, à demi libre-pen-

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seur, que la Révolution française a ménagé tout seul parmi les illustrations de Tancien régime. A force d'opposer Fénelon à Bossuet dans un parallèle cent fois repris, on a fini par travestir un peu la vraie physionomie de l'un et de l'autre, et surtout celle de Fénelon. Au fond, tous deux défendaient, par des moyens différents, la même cause, les mêmes doctrines, les mêmes principes.

Malebranclie.

89. Au xvii® siècle, les plus illustres disciples de Descartes en France furent des prêtres; c'est Bossuet, dans son Traité dç la connaissance de Dieu et de soi-même j où, suivant l'exemple donné par le maître, il applique la méthode aux sciences naturelles comme à la science de l'âme; c'est Arnaulddans la Logique de Port-Royal; c'est Fénelon dans le Traité de V existence de Dieu, ouvrage disert, abondant, imagé, dans sa première partie, qui renferme l'exposition des preuves tirées du spectacle du monde; plus original et plus hardi dans la seconde, qui traite des preuves métaphysiques; la doctrine est toute cartésienne, mais la forme souvent poétique, et jusqu'au lyrisme, ne rappelle guère Descartes. Au reste la doctrine du maître laissait une liberté suffisante aux disciples. On le vit bien dans la polémique entreprise par Fénelon contre Malebranche, autre cartésien, que Fénelon combattit dans la Réfutation du système du P. Malehranche sur la nature et la grâce, ouvrage inspiré par Bossuet.

Si Fénelon, avec l'ardeur et l'éclat de la jeunesse, tint tête à Malebranche dans cet écrit, il faut avouer toutefois que Malebranche*, comme philosophe, reste cepen-

1. Nicolas de Malebranche naquit et mourut à Paris la même année que Louis XIY (1638-1715). Oratorien (1660). De la Recherche de la vérité {iQl^^ . Conversations métaphysiques et chrétiennes (1677).

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dantbien supérieur à Fénelon. Halebranche est un disciple de Descartes, il est vrai, mais il est de ces disciples dont l'originalité ne le cède guère à celle de leurs maîtres.

90. Après quelques années consacrées à une étude approfondie de la philosophie cartésienne, Malebranche, qui était religieux de l'Oratoire, usant de la liberté que lui accordait cette congrégation savante, publia, en 1674, son livre De la recherche de la vérité^ qui est comme une refonte complète et originale de la doctrine de Descartes, et surtout de sa métaphysique, développée dans un sens religieux et idéaliste. Ses autres ouvrages ne sont. guère que des développements du premier sur certains points qui intéressent surtout la théologie. Ces écrits non seulement sérieux, mais abstraits, parfois abstrus, et dont la lecture demande un véritable effort à l'intelligence, étaient alors recherchés, dévorés par une foule de lecteurs, hommes et femmes, et la vive polémique à laquelle ils donnaient lieu entre Malebranche, Arnauld, Bossuet, Fénelon, partageait et passionnait les esprits, aussi vivement que la politique et la littérature ont pu faire à d'autres époques. Il est vrai que chez Malebranche la beauté, la pureté du style fait accepter aisément, même à des lecteurs non philosophes, les dissertations les plus sévères. On ne comprenait pas toujours, mais on était charmé du moins de ce qu'on croyait comprendre. Nul écrivain n'avait su, depuis Platon, jeter autant de poésie dans la métaphysique. Par là s'explique le succès mondain d'un philosophe pourtant si sérieux ; mais il ne séduisait pas seulement l'esprit, il charmait l'oreille et le cœur. 11 y eut à

Traité de la nature et de la grâce (1680). Méditations métaphysiques et chrétiennes (1084). Traité de morale (1684). Entretiens sur la métaphysique et la religion (1688). Entretiens d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois (1708), Etc.

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Paris pendant plusieurs années des conférences suivies, où ses disciples se rencontraient, publiaient sa doctrine, et formaient autour de son nom comme une petite église dévouée, tandis que lui-même, fuyant le bruit, vivait retiré dans la solitude de TOratoire.

La Rochefoucauld.

91. François de La Rochefoucauld naquit, l'aîné d'une des grandes familles de France, en 16i3, à Paris*. Sa naissance le faisait soldat : il servit avant seize ans. Toute la première partie de sa vie s'écoula dans de vaines intrigues, dont rien d'heureux ne résulta, ni pour lui, ni pour sa gloire. Il s'épuisa dans d'inutiles complots contre le cardinal de Richelieu et contre Mazarin. La Fronde finit, le laissant malade et ruiné. 11 disparut dix ans pour écrire, dans l'ombre de son château, ses Mémoires^ dont Rayle a dit qu'ils sont meilleurs (Jue ceux de César; grande exagération, car ils n'ont ni la véracité ni la sagesse des Commentaires du grand capitaine. Cependant le sens historique ne manquait pas à La Rochefoucauld ; il faut le féliciter d'avoir su rendre justice, en somme, à son ennemi acharné, Richelieu, en écrivant ces hgnes, qui sont le jugement même de l'histoire : « Sa perte fut très préjudiciable à l'État... tant de grandeur dans les desseins, tant d'habileté à les exécuter doivent étouffer tous les ressentiments particuliers. »

A cinquante ans il reparut dans le monde, surtout dans le salon de Mme de Sablé. Là, Aes précieuses de haut rang s'amusaient à rédiger des maximes^ comme en même

1. Mort à Paris (1680). Réflexions ou sentences et maximes morales. 1665, 316 maximes; 1666, 302 maximes; 1671, 341 maximes; 1675, 413 maximes; 1678, 504 maximes. Les itf^moiVcs parurent à Cologne (1662).

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