‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 36 sur 106 · Né à Pernes (Comtat Venaissin) en 1632, mort en · texte numérisé non relu

Né à Pernes (Comtat Venaissin) en 1632, mort en

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goûté, prolongea jusqu'à près de quarante ans une jeunesse fort innocemment mondaine, tout occupée de vers latins et français, dont Tévénement du jour lui fournissait la matière. Mais ses moindres pièces, ses billets même, étaient travaillés avec un soin scrupuleux ; la politesse exquise de la forme était le plus cher souci de son esprit. Il valait mieux que ces bagatelles où trop longtemps sa vie s'employa. Déjà, lorsque le conseiller d'État Gaumartin, dont il élevait le fils, l'emmena en Auvei^ne avec lui, aux Grands Jours^ de Clermont, Fléchier raconta les impressions de son voyage et l'histoire anecdotique des Grands Jours, dans des Mémoires qui furent lus en manuscrit, et qui, malgré leur forme légère, montraient que l'auteur savait joindre à tous les agréments de l'esprit une connaissance sérieuse des hommes et une grande variété de vues ingénieuses et neuves.

8t. Un genre bien différent fonda la grande réputation de Fléchier : celui de YOraison funèbre^ où il fut excellent, au goût de ses contemporains ; au nôtre il ne peut soutenir la comparaison avec Bossuet; l'art est grand, chez Fléchier, mais trop souvent dégénère en artifice ; le style est élégant et riche, même à l'excès ; mais il est monotone dans son élégance et sa richesse ; les phrases sont très habilement construites, mais on croit en voir encore l'échafaudage; l'harmonie des mots est belle, mais on sent qu'elle est cherchée. Ces qualités sont mieux à leur place dans une solennité académique ; on ne s'étonne pas que Fléchier, reçu à l'Académie française (en 1673) le même jour que Racine, ait prononcé son discours avec

1. Les Grande Jours étaient des assises exti*aordinaires tenues en certaines villes à des époques indéterminées, pour prononcer en dernier ressort sur des affaires déjà jugées par les autorités locales, ou sur des causes d'une importance exceptionnelle.

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un si grand succès que l'auteur d'Iphigénie, qui parla aussitôt après, n'en put obtenir aucun, et fut totalement éclipsé*.

Fléchier fut élevé à l'épiscopat en 1685, à l'âge de cinquante-trois ans. Louis XIV, en le nommant, s'excusa gracieusement de l'avoir fait attendre parce qu'il ne pouvait se résoudre à l'éloigner de sa personne. Il l'envoyait alors à Lavaur, dans les Cévennes. Fléchier s'attacha si fort à ce siège obscur que quand, deux ans plus tard, le roi le nomma à Nîmes, il refusa. Il fallut un ordre exprès pour le décider à quitter Lavaur. Il vécut à Nîmes jusqu'à sa mort, laquelle arriva en 1710; tout entier à ses nouveaux devoirs, il oublia d'exercer cette éloquence qui avait porté si haut sa réputation. Les dernières années de sa vie ne nous ont transmis qu'une assez vaste correspondance, où Ton retrouve d'ailleurs toute la vivacité de son esprit, l'agrément de son humeur et cette aménité qui est le trait constant et saillant de sa physionomie.

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83. Fénelon est lun des derniers venus dans cette génération de grands hommes qui décora le règne de Louis XIV. Il était né en 1651, vingt-quatre ans après Bossuet. Il appartenait à une ancienne famille nqble du Périgord ; il fit de brillantes études à l'université de Cahprs ;, au collège du Plessis, à Paris, et au séminaire de Saint- Sulpice. Les premières années de son sacerdoce furent consacrées au soin spirituel des protestants nouveaux convertis. En même temps il écrivait pour la duchesse de

1. C'est pourquoi Racine détruisit ce discours sans vouloir le publier. Les principales oraisons funèbres de Fléchier sont celles de Mme de Montausier (1672), de Turenne (1676), de Laraoignon (16*^), de Marie-Thérèse (1683), du chancelier Le Tellier (1686), du duc de Montausier (1690).

Beauvilliers un utile Traité de l'éducation des filles, où quelques vues un peu chimériques ne gâtent rien de Texcellente intention du fond (qui est un désir sincère d*éclairer lesprit des femmes), ni du charme de la forme, toujours exquise, ni de lutilité d*une foule d'observations et de conseils de détail qui réunissent la finesse, Tàpropos et la profondeur.

Vers le même temps Fénelon composait ses trois Dialogues de V éloquence, dont nous avons parlé plus haut ; on a vu comment il opposait aux procédés oratoires de Bourdaloue et des grands prédicateurs de son temps une méthode de prédication plus simple, plus familière, et, selon lui , plus pratique et mieux adaptée aux besoins des fidèles, Fénelon eut, parmi ses contemporains, une grande renommée, comme sermonnaire ; mais sa parole, tout improvisée, ou nourrie seulement d une préparation intérieure et générale, dédaignait de se fixer par 1 écriture ; à plus forte raison ne voulait-il pas laisser pubUer ses sermons. Il n a laissé paraître qu un fort petit nombre de discours d'apparat, prononcés par lui dans des occasions solennelles S discours très beaux d'ailleurs, très habilement composés, très bien écrits, mais qui n'expriment pas sa manière personnelle et le genre d'éloquence qui lui était propre.

84. A l'époque de la révocation de l'Édit de Nantes (1 685) , Louis XIV chargea Fénelon de diriger les missions du Poitou et de la Saintonge. Avec tous les hommes de son temps, sans presque une seule exception, Fénelon n'avait pas même l'idée de la tolérance religieuse, et il était loin de désapprouver l'emploi d'une certaine contrainte pour ramener

1. Les plus célèbres sont: le Sermon pour V Epiphanie^ prêché aux Missions étrangères devant les ambassadeurs de Siam (1685), et le Discours pour le sacre de V Électeur de Cologne fl*' mai 1707).

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les dissidents à la foi commune. On pensait alors ainsi dans tous les pays de l'Europe, et toutes les communions pratiquaient les mêmes procédés de propagande religieuse. Du moinsFénelon, danslexercicede ses délicates fonctions, ne se départit jamais de la modération qui lui était naturelle, et il n'acceptait qu'avec une grande répugnance l'intervention brutale du bras séculier dans ses rapports avec les nouveaux convertis. Tandis que d'autres moins scrupuleux, ou plus empressés de plaire au maître, auraient voulu brusquer les conversions au risque de multiplier les hypocrisies, il semblait craindre surtout qu'on ne voulût se hâter pour achever une œuvre où le temps et la douceur pouvaient seuls être efficaces.

En 1689, Fénelon fut nommé précepteur du jeune duc de Bourgogne, fils de l'élève de Bossuet. Aussitôt il se dévoua tout entier à la tâche difficile de redresser un prince violent, gâté, orgueilleux, presque féroce. 11 réussit à dompter ce caractère « né terrible », dit Saint-Simon. Il en fit un prince doux, docile, religieux, appliqué à ses devoirs, et passionné pour le bien. On a reproché au maître d'avoir en même temps rendu son élève un peu hésitant et timoré; mais pouvait-on fléchir un tel esprit sans en briser le ressort? La méthode morale dont Fénelon s'est servi dans l'éducation du jeune duc, attentive et vigilante comme la main d'une mère, a l'avantage d'assurer au maître une très précieuse influence sur le cœur de son élève, mais elle a peut-être l'inconvénient de tendre à diminuer ou à détruire chez celui-ci l'esprit d'initiative. Les Fables (en prose), les Dialogues des morts y le Télemaque enfin, furent composés par Fénelon pour 1 éducation du duc de Bourgogne; chaque page de ces livres porte avec elle une leçon morale immédiatement applicable; il n'en est pas une qui ne soit dictée par le désir d'arracher un défaut du cœur de l'enfant, ou d'y implanter une vertu. Louis XIV eut-il

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dès ce temps connaissance de quelques fragments du Télemaquey et put-il se douter que le roi idéal offert à l'admiration de son petit-fils ne ressemblait pas du tout à lui-même? En tout cas il semble avoir nommé Fénelon à rarchevêché de Cambrai (1695) avant 1 éducation terminée, plutôt pour Téloigner que pour le récompenser.

85. La triste affaire du quiétisme commença la disgrâce officielle de Fénelon. L'archevêque de Cambrai^ dans son Explication des maximes des Saints, avait paru adhérer à quelques-unes des maximes mystiques condamnées chez la célèbre Mme Guyon trois années plus tôt (1 694) . LouisXIV n'entendait rien à ces matières, mais il suivait aveuglément les avis deBossuet, qui, persuadé des dangers qu'offrait la nouvelle doctrine, poursuivit sans ménagement devant tous les pouvoirs la condamnation des Maximes. Nous avons dit déjà comment Fénelon, condamné à Rome, se soumit docilement (1699) et s'honora par cette soumission, mais sans désarmer Louis XIV ; car à la même époque, la publication du Télémaque, subrepticement faite en Hollande, achevait d'irriter le roi, qui crut voir dans les aventures du fils d'Ulysse et dans les préceptes de Mentor une satire de sa personne et de son gouvernement. Fénelon protesta en vain ; il est hors de doute qu'il n'avait jamais songé à détruire chez son élève le respect dû à son aïeul ; mais il est certain aussi que tous les enseignements politiques et moraux que Mentor donne à Télémaque étaient une censure détournée, mais continue, des actes de Louis XIV. Le plaisir malicieux de rechercher ces allusions, préméditées ou involontaires, fit d'abord le succès du livre; il s'est maintenu, il s'est confirmé : Télémaque est devenu, avec les FaWes de La Fontaine, l'ouvrage le plus populaire de notre littérature, grâce à la beauté du style, à l'agrément des inventions, à l'adresse de la composition, et à

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un sentiment délicat de la beauté antique. Car Fénelon, plongé dans les discussions théologiques les plus abstruses, et livré à une controverse épineuse, demeurait en même temps un admirateur de la Grèce, un disciple charmé d'Homère et de Platon. Il les avait goûtés dès l'enfance, il les chérit jusqu'au dernier jour. Merveilleuse inteUigence, capable de rassembler tous les contrastes, d'embrasser à la fois les choses les plus opposées, l'hellénisme et le mysticisme.

80. Au fond, dans ce mélange même, il entre un peu d'esprit de chimère, et le mot fameux qu'on prête à Louis XIV, à propos de Fénelon : « C'est le plus bel esprit, mais le plus chimérique de mon royaume », ce mot, qui n'a probablement jamais été dit, demeure le jugement le plus exact qu'on puisse porter sur le brillant auteur du Télémaque. Relégué dans son évêché, banni à jamais de Paris et de la cour, Fénelon montra tout à la fois les plus hautes et les plus solides vertus dans l'administration exacte et vigilante de son vaste diocèse ; et satisfit son incurable esprit de chimère dans les écrits politiques préparés par lui et mûris dans l'ombre en vue de la royauté future du duc de Bourgogne, qui restait son disciple fidèle et soumis. Le duc mourut avant son grand-père (1712) et ne régna pas. S'il eût régné, Fénelon, toutpuissant sur lui, fût devenu premier ministre, et eût certainement essayé de réformer la France. Ses intentions étaient pures et généreuses, mais ses moyens étaient-ils bons? 11 voulait réduire la puissance absolue des rois, mais au profit de la seule noblesse, rendre tous les pouvoirs locaux à une aristocratie de naissance, rigoureusement fermée, et au clergé, affranchi de la lourde juridiction du pouvoir royal. Il accordait à la nation des assemblées générales ou locales nombreuses, mais sim-

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plement consultatives. Au fond c était un retour au moyen âge, avec la douceur des mœurs en plus et les guerres privées en moins. Le système féodal a pu avoir sa beauté; mais croire en 1712 que le retour en était possible, même sous une forme mitigée, c était tomber dans lutopie. L; mort du duc de Bourgogne mit à néant tous ces grand: projets, et assombrit encore les dernières années de Fcne Ion. 11 ne survécut que trois ans à son élève bien-aimé.

89. Son dernier ouvrage, le plus court, non le moins exquis, est la Lettre à M Dacier sur les occupations de r Académie française, excellent morceau de critique littéraire ; le premier en date qu on ait écrit dans ce genre en France, et lun des meilleurs. Dans les cent pages de cet opuscule, l'auteur avec un tact et une délicatesse singulière, avec une abondance de vues et d'idées vraiment merveilleuse, touche aux points les plus variés de la littérature ; histoire, éloquence, poésie, grammaire, tragédie, comédie, il effleure tous ces sujets divers, et sans rien approfondir, émet sur toutes choses les observations les plus profondes : un sincère amour des lettres, surtout des lettres antiques, un sentiment très vif des plaisirs qu'elles peuvent donner, anime toutes les pages de ce livre; le dernier chapitre, consacré à la querelle des anciens et des modernes, qui venait alors de se réveiller plus vive et plus ardente que dans sa première phase, laisse deviner, malgré la modération de la forme, le goût passionné de Fauteur pour Tantiquité, en particulier pour lantiquité homérique, pour a cette aimable simplicité du monde naissant ». Quelques vues hasardées ou fausses ne sauraient déparer cet excellent ouvrage; on s étonne ainsi de la faveur singulière que Fénelon montre au néologisme ; il croit pouvoir permettre à tous de créer des mots nouveaux, pourvu qu'ils aient un sens clair et un

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