MADAME DE SÉVIGNÉ
cédé ; toute sa rhétorique est dans la vivacité, la franchise et la naïveté de l'expression . Mais les nouvelles de la cour et de la ville ne forment pas seules toute sa correspondance; elle se raconte aussi beaucoup elle-même, au grand plaisir du lecteur; car on ne saurait faire connaissance avec une femme plus spirituelle et plus aimable. Très instruite, très réfléchie, liseuse infatigable de tous livres gros ou petits, sérieux ou frivoles, anciens ou nouveaux, elle a des idées sur toutes choses ; non pas toujours profondes, mais toujours piquantes et le plus souvent justes ; elle les expose avec abandon ; et, pensant ou sentant beaucoup par elle-même, elle suggère au lecteur beaucoup de sentiments ou de pensées. Ainsi peu de lectures offrent autant d'agrément et de profit que celle des lettres de Mme de Sévigné. Sa correspondance avec sa fille forme le plus riche fonds du recueil; mais elle eut bien d'autres correspondants parmi sa famille et ses amis : tout le monde sollicitait ses lettres ; elle les prodiguait sans les compter. Celle qu'elle écrivit à M. de Pomponne sur le procès de Fouquet, à qui elle resta fidèle dans l'infortune, sont demeurées justement célèbres. Sa correspondance avec son cousin Bussy-Rabutin, très digne lui-même, par son vit esprit, de lui donner la réplique, est un chef-d'œuvre d'enjouement, de grâce et de fine raillerie. Elle n'écrit pas à tous sur le même ton ; elle excelle à discerner les gens, les sujets, les circonstances ; comme elle a toutes les sortes d'esprit, celui d'à-propos ne lui manque pas non plus. Elle eut pourtant quelques défauts, puisqu'il faut que chacun ait les siens : un peu de vanité peut-être, mais une vanité bienveillante, et une trop aveugle passion pour sa fille, ce qui lui fit juger les gens dans le monde entier, selon qu'ils se conduisaient bien ou mal avec Mme de Grignan. Ce sont là défauts innocents ; ni son style ni ses amis n'en ont souffert, ni sa gloire.
95. Quelques contemporains se doutaient déjà que Mme de Sévigné, sous leurs yeux, écrivait, au jour le jour, un clief-d'œuvre. La Bruyère, en remarquant que les femmes de son temps l'emportaient sur les hommes dans l'art d'écrire les lettres, ajoutait a qu'elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent; il n'appartient qu'à elles de faire hre dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate ; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se suit naturellement, et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. » A qui convient mieux cet éloge qu'aux lettres de ]^!me de Sévigné, où ne manque pas même la vraie correction, celle qui s'appuie non sur les règles des puristes, mais sur l'intelligence du vrai génie de la langue?
Mme de La Fayette.
fMi. Une des fidèles amies de Mme de Sévigné, Mme de La Fayette*, n'a pas obtenu auprès de la postérité toute la réputation qu'elle méritait. Mais ses contemporains l'estimaient fort haut, et pensaient, avec Boileau, « que nulle femme n'écrivait mieux et n'avait plus d'esprit qu'elle » . Madame, duchesse d'Orléans, qui mourut si jeune et si regrettée, Mme de Sévigné, le duc de la Rochefoucauld furent
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1. Maric-Madeleîr.c Tioclic de La Vcrpne, née à Pans, on 1634; tnui'iée en 1655 au comte de La FayeUe ; elle mourut en 1693.