MADAME DE LA FAYIÇTTE
ses amis et Jes confidents de ses ouvrages, qu'elle désavouait en public. Segrais S bel esprit et poète, auteur de quelques pastorales agréables, lui rendait le service de signer ses écrits pour elle, comme il avait signé déjà ceux de Madeymoiselle, fille de Gaston d'Orléans. Mais du propre aveu de Segrais, le véritable auteur de Zayde (1670) et de la Princesse de Clèves (1678) est bien Mme de La Fayette. Ce dernier roman a une importance littéraire très supérieure à son étendue ; il inaugure avec bonheur ui.e réforme complète du genre. Aux inventions extraordinaires des romans alors les plus goûtés, l'auteur substitue une action très simple; aux passions extravagantes, une analyse exacte et scrupuleuse des sentiments les plus vrais ; à l'emphase du style, une langue sobre et pure, toute semblable à celle que parlaient ou écrivaient les a honnêtes gens » du temps, ainsi qu'on nommait alors les gens du monde, ceux du moins qui joignaient la pohtesse de l'esprit à celle des manières.
Le bon goût exquis de la forme et du fond caractérise l'œuvre et le talent de Mme de La Fayette. Tout ce qui est excessif, heurté, violent, répugne à sa délicatesse. Quelqu'un lui avait envoyé de Turin la relation un peu trop fleurie d'une séance académique. Elle lui répond finement : « Votre relation est trop belle; il ne faut point de fleurs ni d'air égayé dans ces natures de choses ; il faut que tout soit noble et simple ; au moins c'est le goût présent de ce pays ici... » (Lettre du 27 mai 1680.) Cette perfection sobre et vraiment attique ne peut régner qu'un jour, dans l'histoire d'une littérature; et même en ce jour, il n'est donné qu'à un bien petit nombre d'écrivains d'y atteindre.
1. Jean de Segrais (1624-1701), né et mort à Caen, fut pendant vingt-quatre ans secrétaire des commandements de Mademoiselle, et signa pour elle les Purirails, la Princesse de Paphlagonie, etc., et di\ers ouvrages auxquels i) avait d'ailleurs plus ou moins collaboré.
116 XVIl'' SIÈCLE. — TROISIÈME PÉRIODE.
Mme de La Fayette, avec la Princesse de Clèves, s*est rangée dans ce groupe. Avant elle, après elle, de plus grands ont écrit des œuvres qui marquent bien plus de puissance; mais on n avait pas vu, on ne revit plus guère cette délicatesse et cette mesure propres à l'heure de la perfection.
Mme de Maintenon.
m. Françoise d*Aubigné, fille de Constant d'Aubigné, petite-fille du poète Agrippa d'Aubigné, naquit à Niort, le 27 novembre 1655, dans la prison où son père était alors renfermé. Sa vie est plus étonnante que bien des romans. Elle avait quatre ans lorsque Constant d'Aubigné, à bout de ressources, l'emmena à la Martinique, où il mourut. Ramenée par sa mère en France, à Paris, elle y excita la pitié du poète Scarron, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, et qui était depuis douze années perclus et impotent. Il lui offrit de l'épouser; elle accepta cette triste union. Veuve après dix ans de mariage, elle vécut d'une petite pension que lui faisait la reine mère; quelques personnes de la cour, qu'elle avait connues chez Scarron, lui firent confier l'éducation des enfants de Mme de Montespan. Le roi la connut ainsi, et apprécia vivement son mérite et son esprit; il lui donna en 1674 la terre de Maintenon avec le titre de marquise. Elle ménagea si habilement un crédit dont elle était digne par d'éminentes qualités, que, dix années plus tard, après la mort de la reine Marie-Thérèse, la veuve de Scarron devint (vers la fin de 1684) l'épouse de Louis XIV. Le mariage ne fut jamais déclaré, mais il fut connu et accepté de tous ; et Mme de Maintenon conserva trente années durant, toute l'autorité d'une reine, sans en avoir le rang ni les honneurs. Quoiqu'elle ait été sévèrement jugée par les innombrables ennemis qu'une si étonnante faveur suscita