‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 52 sur 106 · MASSILLON · texte numérisé non relu

MASSILLON

qu'il écrivit pour ses enfants, sur la vie et la mort de son pèrcy dans sa correspondance, qui est fort étendue, et d'un grand prix pour l'histoire du temps, il s'est dépeint lui-même, et sans y penser; ce fut une âme très noble, servie par un très beau talent. Les lettres, qu'il aima toujours passionnément, ne lui furent pas ingrates ; elles charmèrent les rares loisirs de sa vie active et les tristesses de sa longue disgrâce; et son talent d'écrivain contribua au moins autant que ses travaux judiciaires à assurer la durée de sa grande réputation.

Massillon.

iS5. Massillon* appartint dès l'adolescence à l'Oratoire, et montra d'abord les plus beaux dons d'éloquence dans les chaires des collèges que dirigeait cette compagnie. Ses supérieurs voulurent qu'il prêchât; mais Massillon, modeste et patient, ne consentit pas à se faire entendre à Paris avant l'année 1699. La renommée de Bourdaloue, ou du moins ses forces commençaient à baisser. Du premier jour où parut Massillon, il fut proclamé le digne successeur de ce prédicateur tant admiré depuis trente ans. Bientôt de nombreux admirateurs voulurent le mettre au-dessus de tout ce qui l'avait précédé. Ce jugement trop favorable fut toutefois très répandu au xvm® siècle. Voltaire et son disciple La Harpe regardaient Massillon comme le plus grand de tous les orateurs chrétiens. Voltaire, écrivant pour Y Encyclopédie l'article Éloquence, empininta ses exemples à Massillon, au Sermon sur le petit nombre des élus, La Harpe dit que « tous les juges éclairés ont reconnu dans Massillon un homme du très petit nombre de ceux que la nature fit éloquents ». Nous sommes un peu revenus de cet enthousiasme. Le xvin® siècle a cer-

1. Jean-Baptiste Massillon, né à ilyères (1663), mort en 1742.

tainement su gré à llifassillon de ce qu*il parlait beaucoup de la morale, et fort peu du dogme dans la chaire chrétienne; nous sommes moins touchés de ce mérite, et les moins croyants avoueraient aujourd'hui (comme nous Tavons dit déjà en parlant de Bourdaloue) que la perfection d'un genre littéraire ne peut consister à s'écarter de son principe, et que celle du sermon, par conséquent, ne souffre pas qu'il se détache du dogme où il a son fondement solide et ses racines profondes.

Nous ne pouvons, à la vérité, juger de l'effet oratoire que Massillon produisait en chaire; ses contemporains affirment qu'il possédait plusieurs des qualités qui font le succès d'un orateur; une attitude imposante et modeste à la fois, une voix caressante et persuasive, une diction pure et merveilleusement facile. L'écrivain, chez Massillon, n'était pas inférieur à l'orateur. Son style est correct, abondant ; son imagination heureuse et féconde ; il excelle dans la peinture de nos vices, de nos passions ; nul moraliste n'est plus clairvoyant et plus vrai ; mais il nous parait manquer quelquefois de force ; et son élégance est un peu monotone, par l'emploi trop fréquent des mêmes procédés et des mêmes figures. C'est un artiste excessivement habile, mais qui ne dissimule pas assez ses moyens.

iSO. Ce défaut est surtout sensible dans le plus célèbre de se» ouvrages, le Petit Carêmey prêché devant le jeune roi Louis XV, en 1718*. Massillon n'a rien laissé de mieux écrit, de plus achevé dans la forme ; et l'étude du Petit Carême restera toujours un exercice utile aux jeunes gens. Mais, dans les autres sermons du même prédicateur, dans son Aventy dans son Grand Carême^ on trouve une inspira-

* 1. Pour ménager le jeune âge du roi qui n'avait que huit ans, ce Carême se composa seulement de dix sermons : de là son nom.

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