JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
leurs. Biiffon, pour louer une belle page, disait: « Cela est beau comme de la belle prose. » Tout le monde pensait tout bas ce que Malherbe avait dit tout haut à Racan: « Qu'un bon poète n'est pas plus utile à TÉtat qu'un bon joueur de quilles. » Ainsi le xvni« siècle mérita de n'avoir que des versificateurs. 11 en eut du moins de fort habiles et qui firent illusion à leurs contemporains et à eux-mêmes : le plus illustre est Jean -Baptiste Rousseau.
Jean-Baptiste Rousseau.
119. Jean-Baptiste Rousseau* est un exemple frappanf des revirements auxquels sont soumises les réputations littéraires. Ses contemporains l'ont regardé comme un très grand poète lyrique ; notre siècle ne loue plus chez lui qu'une certaine habileté de versification et un sentiment général de l'harmonie. Rousseau n'a guère possédé que le mécanisme de la poésie lyrique et même il s'en faut de beaucoup qu'il en ait épuisé ou seulement connu toutes les ressources. Les poètes du xvi® siècle lui furent bien supérieurs comme versificateurs, et leur science du rythme fut beaucoup plus riche et plus variée. Rousseau n'ajoute presque rien aux formes employées par ?îalherbe, et il n'atteint jamais à cette beauté suprême d'expression où Malherbe s'éleva quelquefois. On s'aperçut dès la fin du siècle de ce qu'il y avait de faible et de creux dans cette poésie sonore, mais vide. La Harpe jugeait déjà VOde àla Fortune, comme nous la jugeons aujourd'hui : « La plus célèbre de ses pièces morales est \Ode à la Fortune \ il y a de belles strophes, mais la marche est trop didactique. Le fond de l'ouvrage n'est qu'un lieu commun, chargé de
1. Jean-Baptiste Rousseau, né à Paris (1670), mort à Bruxelles (1741) ; banni en 1712 pour diffamation. Odes, Psaumes, Cantates, Épitres, Allégories, Épigrammes, plusieurs Comédies.
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déclamations et même d'idées fausses. On la fait apprendre aux jeunes gens dans presque toutes les maisons d'éducation ; elle est très propre à leur former l'oreille à l'harmonie ;... mais on ne ferait pas mal de prémunir leur jugement contre ce qu'il y a de mal pensé dans celte ode, et même d'avertir leur goût sur ce que la versification a de défectueux. » Cette harmonie tant louée est souvent lourde et monotone; elle est meilleure dans les Cantates. Cette forme de poème était à l'origine exclusivement destinée à être mise en musique. Rousseau le premier sut donner aux vers de la cantate une harmonie musicale suffisante pour qu'ils n'eussent plus besoin du chant ni des instruments. Toutefois ce genre assez froid se fût vite épuisé s'il n'était tombé plus vite encore dans l'oubli. Outre ses Odes, sacrées et profanes, outre ses Cantates, Rousseau a composé des Épitres, où l'on trouve des traits heureux dans un ensemble long et diffus. 11 a surtout excellé dans Yépigramme, où le soutenait son humeur caustique et médisante. Elle lui attira des inimitiés nombreuses et fit le malheur de sa vie. Accusé, peut-être à tort, d'avoir composé des couplets diffamatoires, il fut banni de France en 1712 et vieillit dans l'exil, en Suisse, en Autriche, aux Pays-Bas. Voltaire fut son ennemi implacable ; mais le vertueux Rollin affirma toujours l'innocence de Rousseau. La postérité hésite sur le jugement qu'elle en doit porter, telle est la punition d'un poète qui manqua de sincérité dans ses vers; on doute s'il fut sincère même dans sa vie*.
1. Parmi les disciples et successeurs de J,-B. Rousseau dans le genre lyrique, un seul n'est pas tout à fait oublié, Lefranc de Pompipfiian (1709-1781). Il a vivement senti, et il a rendu parfois avec force la poésie des Livres saints. Voltaire, qu'il avait blessé dans son di>cours de réception à l'Académie (1760), le cribla d'épi* gi*animes.
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Lesage.
iti. Lesage' est un écrivain d'un très grand mérite, dont la prose excellente contribua beaucoup à retarder une décadence littéraire, que l'exemple dangereux de Fontenelle et de son style brillant, mais plein de mauvais goût, aurait probablement hâtée.
Lesage, sans protecteur influent, sans emploi, sans fortune, lutta d'abord quarante ans contre la pauvreté, vivant de traductions, et amassant les trésors d'observations et d'expérience qu'il devait répandre dans ses romans el au théâtre. Une petite comédie en prose (Crispin rival de son maître) f jouée en 1707, eut un succès très vif et le mit en vue. La même année parut le Diable boiteux^ roman de mœurs, imité librement de l'Espagnol Guevara*; mais Lesage lui emprunta plutôt le cadre et 1 idée première que les détails des aventures qu'il raconte, et qu'il a eu soin d'accommoder au goût français.
Deux années après, Lesage faisait jouer Turcaret ou le Financier^ satire amère et virulente des vices des traitants enrichis par des voies honteuses, et des bassesses de .leurs flatteurs et de leurs valets. La peinture de tant de vilenies et de tant de noirceurs est affreuse assurément, et cette comédie, où n'entre pas un seul personnage honnête, laisse une impression pénible; mais les traits sont si justes, le dialogue si vivement conduit, le style si entraînant, l'esprit si piquant et si vif, que le spectateur, amusé, occupé sans cesse, n'a le temps de rien regretter, sinon peut-être quand la pièce est finie. Quel comique eût été Lesage après un début si éclatant !
1. Alain-René Lesage, né à Sarzeau, près de Vannes (1668), mort à Boulog[ne-sur-mer en 1747.
2. Louis Yelez de Guevara (1570-1644), auteur dramatique et romancier.
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Malheureusement il se brouilla avec les acteurs de la Comédie française, et ne voulut plus travailler pour eux. Comme ils avaient le monopole des représentations tragiques et comiques, Lesage dut se contenter d'écrire pour les théâtres de la foire Saint-Laurent et de la foire Saint- Germain, des pièces bouffonnes et des arlequinades, où il prodigua beaucoup d'esprit, sans profit pour la postérité. Car le propre de ce genre dramatique, où l'à-propos fait la moitié du talent, c'est de n'être vraiment plaisant qu'en sa nouveauté.
itt. La gloire du romancier compensa pour Lesage celle qui lui manqua au théâtre. L'auteur immortel de Gil Blas a fait presque oublier l'auteur de Turcaret. VHisloire de Gil Blas de Saniillane parut en quatre parties distinctes publiées, la première en 1715, la dernière en 1735. Ce n'était pas trop de vingt-cinq années pour tracer ce vaste tableau de mœurs, où toutes les conditions, tous les caractères, tous les travers, tous les vices se rencontrent dans une mêlée si variée, si vivante, si amusante. L'unité du livre est dans celle du héros, qui, parti du plus bas degré pour s'élever au plus haut, traverse tous les mondes, pratique tous les métiers, connaît toutes les fortunes, et trouve enfin le repos dans la « médiocrité dorée » dont il goûte les joies en famille. Le cadre et les noms du roman sont espagnols ; et le détail des mœurs, ce qu'on a nommé plus tard la couleur locale, est assez fidèlement rendu ; jusqu'à tel point que l'Espagne a réclamé pour elle-même l'invention du Gil Blas, et prétendu que Lesage n'avait fait que traduire ce roman, comme il a traduit en effet beaucoup d'œuvres des auteurs castillans. Malheureusement personne n'a jamais pu produire cet introuvable original. D'ailleurs la vérité locale n'est pas la seule qu'on puisse louer dans Gil Blas ;
d'agoesseau. Ud
la vérité universelle, humaine, celle de tous les temps et de tous les pays, s'y trouve aussi exprimée avec une profondeur d'observation qui place Lesage à un très haut rang parmi les écrivains qui ont su peindre et analyser les mœurs et les passions des hommes, et faire vivement ressortir leurs travers et leurs ridicules. Molière tout seul a peut-lètre « enfoncé plus avant », comme dit Fénelon.
D'Âguesseau.
its. Les grands écrivains oratoires du xvn® siècle ont eu dans le siècle suivant des disciples qui leur sont, il est vrai, bien inférieurs, mais sans être indignes des maîtres qu'ils rappellent quelquefois : tels furent Massillon et le chancelier d'Aguesseau.
Henri-François d'Aguesseau (1668-1754), fils d'un père éminent, qui exerça les fonctions d'intendant à Limoges, à Bordeaux et à Toulouse; après les études les plus étendues et les plus solides, appliquées à la connaissance des langues anciennes et modernes, des mathématiques, de la philosophie et du droit, fut nommé à vingt-deux ans avocat général au Parlement de Paris, et dix ans après, procureur général (en 1700). Sa sagesse et son habileté précoces justifiaient cette fortune rapide. On admirait l'éloquence et la force de ses réquisitoires, où son père, juge excellent du mérite d'un fils formé par lui, ne trouvait d'autre défaut qu'un art un peu trop limé. « Votre discours est déjà trop beau, lui disait-il un jour, n'y touchez plus. » Ses fameuses Mercuriales^, qu'il prononçait aux séances d'ouverture des audiences du Parlement,
1. Ainsi nommées parce qu'à l'origine les séances particulières où le ministère public adressait aux corps judiciaires des conseils et des remontrances sur l'administration de la justice, avaient lieu le mercredi [Mercurii dus).
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donnent prise au même reproche, qui peut ressembler à un éloge. Il semble avoir voulu dépeindre sa propre façon d'écrire dans ce portrait qu'il a tracé d'un excellent orateur judiciaire : a Bien loin de se laisser éblouir par Theureux succès d'une éloquence subite, il reprend toujours avec une nouvelle ardeur le pénible travail de la composition. C est là qu'il pèse scrupuleusement jusqu'aux moindres expressions dans la balance exacte d'une juste et savante critique. C'est là qu'il ose retrancher tout ce qui ne présente pas à l'esprit une image vive et lumineuse; qu'il développe tout ce qui peut paraître obscur ou équivoque à un auditeur médiocrement attentif; qu'il joint les grâces et les ornements à la clarté et à la pureté du discours ; qu'en évitant la négligence il ne fuit pas moins recueil également dangereux de l'affectation ; et que, prenant en main une lime savante, il ajoute autant de force à son discours qu'il en retranche de paroles inutiles. »
it4. Sans doute, il est permis d'opposer à cet idéal d'un orateur consommé dans son art, celui d'une éloquence plus libre, plus vive et plus pathétique; les théories littéraires de d'Aguesseau annoncent déjà le fameux Discours sur le style de BulTon. Ni Bossuet ne parle ainsi, ni Mirabeau : mais une critique équitable, sans abdiquer ses préférences pour une parole plus naturelle, et tirée franchement des entrailles, sait rendre hommage au mérite réel d'un talent si grave, si réfléchi et si consciencieux.
Chancelier en 4717, disgracié l'année suivante, rappelé en 4722, d'Aguesseau, dans ses hautes fonctions, ne montra pas toujours une fermeté civique égale à ses vertus privées; mais ses faiblesses politiques ne doivent pas nous faire oublier ses qualités de magistrat, son intégrité parfaite, son dévouement profond à la justice. Dans les Instructions qu'il rédigea pour son fils aîné, dans le Discours