‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 54 sur 106 · SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

SAINT-SIMON

surtout est irrégulière, et souventmême incorrecte; mais pour le trait, la verve, la couleur, pour le choix du mot qui fait image, et pour l'art d'encadrer ce mot, à la place où il brille et illumine la phrase entière, Saint-Simon est incomparable.

1*8. Lui-même connaît ses défauts et se soucie peu de les corriger, tant il sent bien que ses rares et singulières qualités y sont en partie attachées : il termine ainsi son volumineux ouvrage : « Dirai-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop fréquentes des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît trop souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions? J'ai senti ces défauts ; je n'ai pu les corriger, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n'ai pu me défaire d'écrire rapidement... Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité. J'ose tlire que Tune et l'autre se trouvent étroitement dans mes Mémoires, qu'elles en sont la loi ef l'âme... » En parlant ainsi, Saint-Simon était parfaitement sincère; mais il oubhe d'ajouter qu'il n'est exact et vrai qu'autant qu'une âme aussi passionnée peut l'être. Il a dit ailleurs : « Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité; je le ferais vainement. » Mais telle est du moins sa franchise qu'il semble lui-même nous avertir quand nous devons, en le lisant, nous défier de sa passion. Ainsi prévenus, nous pouvons nous abandonner sans scrupule au charme entraînant des Mémoires, et goûter le plaisir de pénétrer avec un tel guide dans la connaissance intime et familière d'une cour et d'une société si illustres, si raffinées, si ingénieuses, qui offrent au moraliste et à l'historien un inépuisable objet d'étude et de réflexions.

156 XVIir SIÈCLE. PREUIÈBE PÉRIODE.

Mme de Caylas-et Mme de SUaH)elaimay.

it9. Le XVIII' siècle nous a transmis d^énormes collections de Mémoires, dus aux plumes infatigables de Mathieu Marais', de TaYocat Barbier', du marquis d*Argenson^ du duc de Luynes^, de Bachaumont', de beaucoup d'autres grands seigneurs ou gens de lettres. L'historien trouve de précieux renseignements dans ces vastes compilations, mais leur valeur littéraire est faible ou tout à fait nulle. Mais, parmi les Mémoires du xvni* siècle, deux ouvrages courts et exquis, vivront et plairont toujours par Tagrément du style: ceux de Mme de Staal- Delaunay, et les Souvenhs de Mme de Caylus. Celle-ci (née en 1675, morte en 1720), nièce de Mme de Maintenon, auprès de qui elle grandit, avait puisé à la meiUeure source la tradition du meilleur français. Sans se soucier de faire un livre, elle a rassemblé dans quelques pages une suite d'esquisses animées, vivantes, de ce qu'elle avait vu de plus frappant à la cour pendant les dernières années du grand règne: ces petits tableaux sont charmants par un air de grâce enjouée, naïve et doucement railleuse . « J'écris, dit-elle, des Souvenirs^ sans ordre, sans exactitude et sans autre prétention que celle d*amuser mes amis ou du moins de leur donner une preuve de ma complaisance: ils ont cru que je savais des choses particulières d'une cour que j'ai vue de près et ils m'ont priée de les mettre par écrit. »

1. Matthieu Marais, avocat (1665-1737). Mémoires, publiés en 1865.

2. Barbier (1689-1771), avocat. Journal historique et anecdotique du règne de Louis AT (de 1710 à 1760), publié en 1847.

5. René-Louis de Voyer, marquis d'Ârgenson (1694-1757), ministre des affaires étrangères de 1744 à 1747. Journal et Mémoires, publics en partie dés 1785 (sous le titre à! Essais) et intégralement en 1857.

4. Chai'les-Pliilippe d'Albert, duc de Luynes (1095-1758), Mémoires publiés en 1860.

5. Bachaumont (1690-1770), Mémoires secrets pour servir àV histoire de la république des lettres (de 1762 à 1770); continués jusqu'à 1787.

biadame de STAAL-DELAUNAY. 157

— Mlle DelaunayS simple femme de chambre de la duchesse du Maine, a raconté seulement sa vie dans ses Mémoires; et les incidents de cette vie obscure n'offrent rien qui intéresse de bien près l'histoire politique ou littéraire. Mais son style est excellent ; il rappelle La Bruyère par la finesse; il annonce Voltaire par un tour aisé plein de naturel ; il associe dans un mélange rare et piquant l'ironie enjouée d'une femme d'esprit qui se sent supérieure à la condition infime où la fortune Ta rangée, et la tristesseamèremaiscontenue d'une âme délicate qui souffre en se sentant méconnue; ces nuances opposées de sentiments très contraires sont comme fondues dans le courant limpide et transparent d'une narration brillante, où l'on trouve à chaque page la marque du temps où elle fut écrite, de ce temps qui n'est pas, on le sait, celui où l'on eut le moins d'esprit en France.

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