‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 55 sur 106 · CHAPITRE VI Dix-huitième siècle. — Deuxième période · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Dix-huitième siècle. — Deuxième période

iso. Voltaire a rempli tout le xvin« siècle du bruit de sa renommée et de l'éclat de ses ouvrages. Il s'est essayé dans tous les genres et dans tous il a réussi ; mais l'originalité chez lui consiste plutôt dans une réunion brillante des aptitudes littéraires les plus diverses, que dans l'excellence d'aucune œuvre en particulier. Diderot disait crûment : « Voltaire n'est que le second dans tous les genres ».

***"" ■ ■—■■■■ ^ » II. »a^.,— ■■■■■■■■■■■■■■»,..■.■ ■-■■■» . w ^. ■ M^— ^,^

I. Mlle Delaunay (1684-1750^ mariée en 1735 au baron de Sîaal.

158 XVIIl^ SIÈCLE. — DEUXIÈME PÉUIODE.

François-Marie Arouet, dit de Voltaire (il prit ce nom de guerre à vingt-quatre ans), né à Paris en 1694, fils d'un notaire au Châtelet, fut élevé chez les Jésuites du collège Louis-le-Grand, puis introduit, très jeune encore, dans la société du Temple, où un groupe de beaux esprits, libres penseurs et gens de plaisir, réunis autour des Yendômes, protestaient à leur façon, pendant les dernières années du règne de Louis XIV, contre la gravité régnante et les bonnes mœurs officielles. On voulait qu'il fût procureur, mais le théâtre, la poésie, le monde, les plaisirs Fattirèrent, et déjà il méditait une tragédie et un poème épique et rimait cent pièces fugitives, dont Tune lui coûta un an de prison à la Bastille. 11 en sortit pour faire jouer Œdipe (1718), tragédie déclamatoire, mais qui put paraître un chef-d'œuvre, comparée aux pièces qu'on jouait dans le même temps. De nouveau mis à la Bastille à la suite d'une querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot, dès son élargissement il quitta la France pour l'Angleterre, où il passa trois ans, pendant lesquels il étudia sérieusement la langue et la littérature du pays, son gouvernement, sa politique et ses idées philosophiques. Il publia à Londres la Henriade (1728), épopée consacrée à la gloire de Henri IV. Voltaire et ses contemporains n'avaient aucune idée des conditions où peut naître une véritable épopée. Ils ne sentaient pas que leur siècle, voué à la prose et à l'analyse, était de tous le moins fait pour cultiver un genre poétique dont le merveilleux est l'âme; et que Henri IV, le plus fin de nos rois et le plus politique, mort en pleine histoire, cent ans seulement avant Voltaire et longtemps après la fin des temps héroïques, ne pouvait raisonnablement devenir le héros d'une épopée. Le talent de l'auteur ne parvint pas à vaincre la difficulté d'un sujet mal choisi : il ne put dissimuler le défaut complet d'originalité dans la conception même et dans l'exécution du poème.

tst. Sur un fond emprunté à Thistoire Voltaire avait plaqué des épisodes de fantaisie imités pour la plupart de V Enéide et dont la couleur païenne se fond très mal avec les aventures des héros modernes et chrétiens. Quelques portraits sont esquissés vivement, mais les caractères ne sont ni étudiés avec profondeur, ni exprimés avec précision. Le merveilleux purement allégorique dont Voltaire a parsemé son poème ne peut ni émouvoir ni intéresser. On ne croit plus aux dieux d*Homère, mais Homère y croyait; et ils nous intéressent au moins nous-mêmes comme des hommes plus puissants que nous; ils vivent; ils sentent; ils agissent : au lieu que les pâles abstractions de la Henriade ne disent rien à notre esprit. Le style est certainement ce qu'il y a le plus à louer dans ce poème : on y trouve beaucoup de beaux vers et quelques belles pages ; mais que de défauts déparent ces beautés de détail! la versification est monotone; et tantôt confine à la prose, tantôt, cherchant Téloquence, ne trouve que la rhétorique. Au fond, voici le défaut capital de la Henriade : Tinspiration sincère, et cet enthousiasme qui doit soutenir Tartiste dans Taccomplissement d'une grande œuvre, y font visiblement défaut; Tauteur y supplée à force d'esprit et de talent, mais autant qu'on peut suppléer à l'enthousiasme, à l'inspiration. Plus d'un contemporain de Voltaire sentit bien ces défaillances de son poème et hasarda des critiques auxquelles Voltaire répondit en écrivant son Essai sur le poème épique ; c'est la poétique après le poème, et précisément écrite pour le justifier. Il y avait d'ailleurs d'assez belles parties dans la Henriade pour faire illusion à beaucoup de lecteurs dans un siècle aussi fermé que l'était généralement le xvni« siècle au sentiment de la poésie. Elle fut fort admirée*. Mais cette admiration a

1. Le bon MatUiieu Marais, en la recevant, se hâta, tout joyeux,

i(H) XYlll^ SIÈCLE. — DEUXIÈME PÉRIODE.

cessé. On lit moins la Henrîade aujourd'hui que la Chanhon de Roland, Combien Ton aurait surpris Voltaire, si l'on avait pu lui prédire qu un demi-siècle après sa mort, les Français croiraient trouver leur épopée nationale, non plus dans sa Henriade, mais dans une vieille chanson de geste écrite avant la fin du xi* siècle I

tst. Voltaire revint de Londres ses portefeuilles rem* plis. Il fit jouer BnUus (1730), Ériphyle (1752) et Zaïre (1732), son chef-d'œuvre dramatique. Le théâtre tragique de Voltaire est un perpétuel mélange de qualités et de défauts; il invente heureusement ses sujets, il sait varier les sources de lemotion dramatique : il est souvent pathétique, animé, intéressant, mais il abuse des moyens romanesques, des procédés tout artificiels; les caractères des personnages sont faiblement étudiés, faiblement tracés. Cette science approfondie du cœur et des passions qui est le mérite suprême de nos grands tragiques. Corneille et Racine, lui fait défaut. Ses pièces ont de 1 éclat, mais ses héros sont pâles. Surtout son style dramatique est médiocre, souvent déclamatoire et plus souvent encore prosaïque. Ses vers sont monotones, pleins de chevilles, pauvrement rimes. Enfin, dans la plupart de ses tragédies il a traité le genre comme un moyen d'action sur ses contemporains, comme un pamphlet dialogué et versifié ; la scène lui a servi de tribune pour étaler ses opinions, servir son parti, combattre ses adversaires; de là naît ce défaut, que beaucoup de ses personnages ne sont que les porte-voix de Voltaire, et malgré la différence des lieux et des temps, parlent tous le même langage, expriment tous les mêmes sentiments et les mornes rancunes. 11 voulait donner à la

d'écrire dans son Journal : a Voilà notre langue en possession du poème épique comme des autres poésies. »

tragédie un cadre plus varie, un décor plus magnifique, une scène moins abstraite, et marquer plus vivement les différences extérieures qui distinguent les peuples ou les époques : il y a réussi en partie ; mais il a rarement atteint cette vérité plus rare et plus profonde, celle des passions et des caractères, qui est le premier objet de l'œuvre dramatique. Au reste, répétons que c'est surtout au théâtre que Voltaire s'est montré inégal; et le public de son temps n'a été que juste en accueillant ses nombreux ouvrages, tantôt avec admiration, tantôt avec froideur. Œdipe (1 718), mal composé, mais écrit avec feu, eut un grand succès, dû à l'intérêt d'une action qui de nos jours plaît encore à la scène dans une simple traduction de Sophocle. Au contraire, Artémire (1720), refaite en 1724, sous le nom de Mariamney Brutus (1750), Eriphyle (1732), n'eurent aucun succès. Zaïre (1732) fut accueillie avec enthousiasme. L'intrigue est invraisemblable et presque puérile, mais la pièce abonde en situations touchantes, et le spectateur entraîné justifie le poète par les larmes qu'il donne à l'innocente Zaïre, victime de l'erreur jalouse du sultan qui l'adore.

t»3. Adélaïde du Guesclin (1734), Zulime (1740), la Mort de César (1743), trouvèrent fort peu d'admirateurs. Ahire (1736), om les Américains^ offre le contraste neuf et intéressant des mœurs européennes et des mœurs de la société sauvage au lendenaain de la découverte du Pérou. Guzman, le héros de la pièce, est une figure héroïque ; et le pardon généreux qu'il accorde en mourant à son assassin, élève le ton de cette tragédie à une hauteur sublime, où rarement Voltaire est parvenu. Mahomet (1741), an contraire, malgré quelques scènes vigoureuses, offre au plus haut degré tous les défauts de l'auteur. Quelle errei»r historique et poétique de présenter le fondateur de l'isla-

misme comme un charlatan vulgaire chargé de tous les dîmes I L'intention mal dissimulée du poète était de tourner contre toutes les religions cette satire du mahomélisme ; et pour mieux couvrir ses desseins il eut Taudace et rhabiieté de dédier sa pièce au pape régnant Benoît XIV. Mérope, composée dès iloU et jouée en 1743, est bien supérieure ; de toutes les tragédies de Voltaire, c'est celle qui est le moins au-dessous des modèles classiques; le style en est assez pur, la conduite habile et laction intéressante ; on ne peut voir sans pitié cette mère prête à frapper son propre fils lorsqu'elle croit punir l'assassin de ce fils.

Jaloux de Crébillon, que les ennemis de Voltaire ne cessaient de lui opposer, en affectant de placer l'auteur de Mérope fort au-dessous de Fauteur de Rhadamiste, Voltaire entreprit de refaire plusieurs des pièces de son rival ; il composa dans ce dessein Sémirarnûy Oresteei Rome sauvée ; cette tentative déplacée n'obtint aucun succès. L*Orphelin de la Chine (1755) ne fut pas beaucoup plus heureux ; certes Voltaire avait raison de vouloir renouveler la scène tragique en traitant des sujets entièrement neufs; mais c'est peu de changer les noms, lorsque le style et les sentiments ne sont pas changés. Romains ou Chinois, les personnages de Voltaire ont trop souvent même esprit, même langage. Tancrède (1760), dont l'action est, comme celle de Zaïre, au temps des croisades, plut par certaines beautés de détail, et par la pompe de la mise en scène : le poète avait essayé de l'écrire en rimes croisées ; cette innovation n'eut pas d'imitateurs. Les dernières pièces de Voltaire n'ont aucune valeur : les Guèhres (1769) sont un ennuyeux manifeste en faveur de la tolérance religieuse. Irène fut applaudie parce qu'on joua la pièce (1778) au moment où l'auteur, déjà mourant, venait de rentrer en triomphe à Paris après vingt-huit ans d'absence.

t34. On ignorait encore qu'il y eût chez Voltaire un prosateur du premier mérite (et bien supérieur à l'auteur de la Henriade), lorsqu'il publia (en 1751) les Lettres sur les Anglais, plus connues sous le nom de Lettres philosophiques^ où il vantait la supériorité de l'Angleterre dans le gouvernement, les lois, le commerce et la religion ; le livre était tout rempli de l'esprit sceptique des libres penseurs anglais dont Bolingbroke était le chef et que Voltaire avait presque exclusivement fréquentés durant son séjour à Londres. Un arrêt du parlement de Paris condamnales Le«re« (1755). Voltaire, inquiet, se retira à Cirey chez Mme du Châtelet. Là, ' il travaille pour le théâtre ; il compose Alzire, la Mort de César, Mahomet, Mérope, Sémiramis ; il étudie les sciences, la philosophie de Newton ; il écrit ses premiers contes en prose. Les romans de Voltaire, comme on les appelle assez improprement, sont peut-être, du moins quant au style, la partie la plus achevée de son œuvre. 11 ne faut chercher dans ces petits ouvrages, pour la plupart très courts, ni ordonnance, ni composition, mais tout le brillant de Tesprit ; d'un esprit, il est vrai, amer et dangereux, carie fond commun de ces contes est le mépris de l'espèce humaine ; ils sont le tableau noirci et chargé de ses ridicules, de ses fautes et de ses hontes. Mais le style de ces récits étincelle ; et, chose merveilleuse, dans ce triomphe de l'art, l'art ne se montre pas. 11 est fâcheux que l'auteur ait sali et gâté tant de pages exquises par le voisinage de beaucoup de grossièretés. Voltaire, qui taxait Rabelais si sévèrement pour les licences de son style, est tombé trop souvent dans le même défaut, et a donné prise au même reproche.

En 1746, Voltaire était entré à l'Académie française,

1. Principaux romans: Zarfi^r (1747), Micromégas (1752), Candide (1759), V Ingénu (17C7), L'homme aux quarante écus (1768), La Princesse de Bahylonc (1768), etc.

164 XVni* SIÈCLE. DEUXIÈME 1 ÉllIODE.

après un double échec. Il était à cette époque en faveur à la cour; il célébra en vers la bataille de Fontenoy; mais son crédit ne fut pas de longue durée. Il était dans sa destinée de séduire tous les grands par son esprit et ses flatteries, et de se les aliéner tous par ses libertés et ses impertinences. Cependant le roi de Prusse, Frédéric II, admirateur déclaré de son talent et de ses idées philosophiques, l'appelait avec instances auprès de sa personne ; il se rendit à Berlin en 1750.

tS5. C'est là qu'il acheva le meilleur de ses ouvrages historiques, le Siècle de Louis XlVy ébauché dès 1752, et publié intégralement en 1752 Ce livre n'a rien perdu de sa célébrité, malgré les défauts du plan et une composition trop morcelée. Il a beaucoup contribué à fonder en France cette admiration éclairée de l'œuvre littéraire du xvu» siècle, qui est une des meilleures traditions de notre éducation nationale. Si cette grande époque est devenue classique au même titre et au même rang que la double antiquité grecque et latine, on le doit en partie à Voltaire ; et il convient d'autant plus de le louer sur ce point que la divergence était plus profonde entre ses idées, ses opinions, ses sentiments et ceux de xvu« siècle.

Sans être un grand historien. Voltaire est du moins un très grand écrivain d'histoire, si l'on peut employer cette expression, comme on dit un peintre d'histoire. Il ne saisit pas toujours l'enchaînement des faits, il cède trop souvent au plaisir piquant de tirer les plus grands effets des plus petites causes, surtout il juge tous les temps et tous les hommes selon les opinions, les préjugés ou les préventions de son temps; voilà pour les défauts. Mais les qualités sont grandes. 11 débrouille les faits avec une clarté merveilleuse ; il les raconte avec une vivacité entraînante ; il les apprécie souvent avec un rare bon sens. Son style

VOLTAIUE. 1G5

est un modèle de narration courte, aisée, rapide, mais sa connaissance des sources est insuffisante; en écrivant l'histoire de Charles XII (1731), celle de Pierre le Grand y le Siècle de Louis XlVy il s'est beaucoup servi des récits et des conversations de plusieurs témoins oculaires des événements qu'il raconte ; mais ce procédé n'est sûr que si l'on soumet ces relations à une critique sérieuse; tous les témoins ne sont pas sincères, tous ne sont pas si bien instruits qu'ils croient l'être. Voltaire prenant de toutes mains, fui souvent trompé. Il fut aussi quelquefois trompeur; son impartialité n'est pas entière; et plusieurs de ses ouvrages historiques, surtout les derniers composés, furent écrits dans le même esprit que ses pamphlets, avec les mêmes procédés et suivant les mêmes préventions. Ce défaut est surtout senibles dans V Abrégé d'histoire universelle qui, repris et développé, devait s'appeler plus tard Essai sur Vesprit et les mœurs des nations.

436. Cependant Voltaire, reçu d'abord avec enthousiasme à la cour de Prusse, ne tarda pas à se refroidir, puis à se brouiller tout à fait avec le roi, et quitta Berlin. Peu disposé à rentrer à Paris, où il craignait pour sa sûreté. Voltaire, devenu riche par le produit de ses écrits et par d'heureuses spéculations, acheta successivement quatre résidences en Suisse ou en France, toutes quatre voisines de la frontière. 11 choisit Ferney dans le pays de Gex, et en 1760 s'y fixa définitivement sur un pied seigneurial. Dès lors cette retraite royale devint l'objet de l'attention de toute l'Europe, et l'influence de Ferney balança celle de Paris. C'est de Ferney qu'il poursuit et obtient à force d'énergie la réhabilitation de la mémoire du malheureux Calas, victime d'une affreuse erreur judiciaire c( du fanatisme du parlement de Toulouse ; cest la meilleure action de sa vie. Les soins qu il donnai l à la

166 XVlIi'' SIECLE. — DEUXIÈME l'ERIOOE.

prospérité d'un village construit sous ses auspices autour de son château, les visites multipliées, parfois importunes, des hôtes qui affluaient chez lui, ne ralentirent pas un seul jour son activité littéraire. De Ferney il envoie plus de vingt pièces au théâtre de Paris ; une seule n'est pas oubliée : Tancrède, tragédie ; le reste n'est guère que pamphlets, dialogues, en prose ou en vers, sérieux ou badins, destinés à répandre les idées et les doctrines de Voltaire, ou à satisfaire ses rancunes (les Guèbres ou la Tolérance, tragédie (1769), V Écossaise ou le Café (1760), comédie dirigée contre son ennemi, le journaliste Fréron). Â la même époque appartient la publication intégrale d'un long poème impur où Voltaire a parodié burlesquement l'histoire nationale et sacrée de Jeanne d'Arc. Son excuse, s'il en pouvait avoir une, serait dans la complicité que cette mauvaise action trouva dans l'admiration d'une foule de lecteurs. Mais à qui appartient-il d'élever l'âme de la foule, au lieu d'achever de la corrompre, sinon à ceux qui la dépassent par le génie?

iS». Dans les dernières années de la vie de Voltaire parurent la plupart des Satires et des Épîtres, Il excellait dans la satire ; et ne pourrait-on dire qu'elle est comme le fond même et le principal élément de son œuvre presque entière? C'est surtout en vieillissant qu'il lâcha la bride à son humeur caustique et déchira sans pitié ses ennemis et ses adversaires; comme dans la satire du Pauvre Diable, son chef-d'œuvre en ce genre, où quiconque l'avait attaqué, comme Fréron Sou simplement lui avait déplu, comme Gresset, reçoit un mortel coup de dents.

Voltaire n'est pas moins parfait dans YÉpître, VÉpître

1. Fréron (1718-1776), critique et journaliste, ennemi de Voltaire et du parti philosophique. Son journal r Année liUéraire dura de 1754 jusqu â sa mort

VOLTAIHE. 167

à Boileau, VÉpUre à Horace (1772), sont au nombre de ses meilleurs ouvrages en vers. Ce cadre de TÉpître, où il sert plus d'être homme d*esprit que poète, convenait mieux à son génie que le théâtre, où Voltaire ne sut jamais se dépouiller de sa personnalité, ni dans la tragédie, ni surtout dans la comédie, de sorte qu'il semble toujours parler seul par la bouche de tous ses personnages ; mieux surtout que l'ode, où il s'essaya aussi sans succès; son merveilleux esprit manquait irrémédiablement de l'enthousiasme lyrique. 11 disserte en vers avec un talent rare ; les sept disœurs sur V homme, le poème sur la loi naturelle, le poème sur le désastre de Lisbonne en 1755, sont écrits dans un style poétique plein d'élégance et de fermeté; nous avons entièrement perdu le secret de cette forme à la fois didactique et suffisamment poétique. Mais surtout Voltaire excelle dans tous les genres de cette poésie secondaire, mais parfois charmante, qu'on appelle un peu vaguement fugitive. Nul n'a mieux su affubler d'une rime piquante et d'une mesure ailée tantôt uncomplinient, tantôt une épigramme, ici une anecdote, là un mot plaisant; parfois un simple billet, un salut, un souvenir; partout la pensée est fine et la forme exquise.

188. L'histoire l'occupa jusqu'à ses dernières années: YEssai sur les moeurs et Vesprit des nations avait reçu sa forme définitive ; il écrivait ï Histoire de Pierre le Grand (1759), le Précis du siècle de Louis XV (1768), V Histoire du Parlement de Paris (1768), et vingt autres traités ou mémoires de moindre importance qui offrent tous les mêmes qualités de style et d'exposition, une narration sobre, animée, bien conduite, mais aussi une certaine insuffisance de critique historique ; il faut ajouter que si Voltaire a le tort d'appliquer au jugement de toutes les époques les idées ou les préjugés de la sienne, ce défaut

1G8 XVIll" SIÈCLE. — DEUXIÈME PÉRIODE.

est encore moins saillant chez lui que chez tous ses contemporains.

Une multitude d'écrits détachés, publiés isolément sur les matières les plus diverses ou insérés dans la grande Encyclopédie que dirigeait Diderot, ont été recueillis dans le Dictionnaire philosophique^ où Voltaire dit son mot tantôt avec un rare bon sens, tantôt avec une légèreté fâcheuse et une partialité coupable, sur toutes les questions pohtiques ou religieuses, littéraires et morales qui préoccupaient ses contemporains. Son hostilité contre le christianisme, longtemps contenue par sa prudence, était devenue fureur dans les dernières années de sa vie.

Dans le Dictionnaire et dans le Commentaire de Corneille (i 764) joint à une édition de ce poète, entreprise pour doter une petite-nièce de Corneille*, on trouve la plus grande partie de ce que Voltaire a écrit en matière de critique littéraire ; il y faut joindre les chapitres Des beaux-arts dans le Siècle de Louis XIY, Ses jugements sont le plus souvent bien fondés, grâce à son goût, presque toujours excellent ; mais son ignorance de l'histoire de la langue, et sa connaissance très incomplète de la littérature antérieure à Malherbe, ont rendu quelquefois sa critique étroite et mesquine. Il savait peu l'antiquité grecque, nullement le moyen âge, et adhérait aveuglément à certains préjugés littéraires de son siècle.

Enfin, l'œuvre immense de Voltaire, dont nous ne pouvons donner ici qu'un très faible aperçu, se complète par son énorme Correspondance, plusieurs milliers de lettres écrites pendant soixante ans à presque tous les grands personnages de France et d'Europe, souverains, hommes d'Etat, savants et poètes, amis, disciples, admirateurs. Là il se montre tout entier avec l'extraordinaire flexibilité

1. Ou plus exactement une descendante d'un oncle de Corneille.

de son talent, la verve inépuisable de son esprit, les bons et les mauvais côtés de son cœur ; c'est un incomparable document pour la connaissance de Thomme et du siècle tout entier, dont il fut le roi incontesté, Tétonnement pendant toute sa vie, Tidole dans ses dernières années.

iSO. Lorsqu'il revint à Paris en 1778, ce fut en triomphateur. Les adulations dont on Tentoura, la joie intense qu'il en ressentit, fatiguèrent sa vieillesse et hâtèrent sa fin. Il mourut à Paris le 30 mai 1778. Homme impossible à juger, tant il a mêlé dans sa vie le bien et le mal, tant, se contredisant lui-inémc, il a contredit d'avance tout ce qu'on pourrait avancer pour le louer ou pour le blâmer. Sa vie est une longue polémique, où il a paru presque toujours le vainqueur. Mais combien de fois cette victoire .n'est qu'apparente! Il a combattu pour soutenir le déisme et il n'a pas vu que les armes qu'il employait contre le christianisme seul se retournaient contre le spiritualisme tout entier. Il a beaucoup flatté les rois et beaucoup médit de la démocratie, et il a contribué autant que Jean-Jacques Rousseau lui-même à renverser l'ancienne monarchie et à amener une révolution dont la démocratie pure est le dernier mot. H a appelé de tous ses vœux la tolérance et la liberté, mais il ne pouvait supporter sans fureur la moindre atteinte donnée à ses ouvrages et il appelait sur ses adversaires les foudres de tous les pouvoirs ; peu satisfait de les déshonorer, il disait très haut qu'il eût voulu les faire pendre. H a beaucoup prêché la vertu et ne l'a pas du tout pratiquée ; mais c'est là le vice profond commun à tout ce siècle : on n'y parle que de morale, et la corruption est partout.

Le fond de l'œuvre voltairienne a déjà vieilli et vieillira encore, parce que cette science insuffisante et vague satisfera de moins en moins les esprits rigoureux. Mais la

170 XVIir SIECLE. DEUXIEME PERIODE.

forme fera \ivre une partie de cette œuvre; en vers, les épîlres, toutes les poésies fugitives; en prose, les romans, les lettres, plusieurs au moins des traités historiques. Le style de Voltaire a, en effet, d'admirables qualités : la clarté parfaite, la simplicité, laisance, le naturel. 11 manque un peu de couleur et beaucoup de poésie ; il n'est point sec, mais un peu maigre et trop le môme pour tous les sujets; vêtement commode, élégant, léger, que toute pensée peut revêtir, en s'y trouvant à l'aise. Mais qu'on ne s'y trompe point, quoique cette langue semble peu originale, il ne sera donné à personne après lui de la parler comme lui.

Montesquieu.

f 40. Il est deux hommes seulement dont la renommée ne fut pas éclipsée au xviii® siècle par l'éclat que jetaient le nom et l'œuvre de Voltaire; l'un contemporain de la* première partie de sa vie, Montesquieu; l'autre qui mourut quelques semaines après Voltaire, Jean-Jacques Rousseau; tous deux presque aussi illustres que lui; le premier plus considéré que Voltaire ; le second plus aimé, au moins de beaucoup d'âmes qu'il avait conquises.

Montesquieu* a créé chez nous la science de l'histoire appliquée à la politique et au gouvernement des hommes. Son premier ouvrage annonçait plutôt un moraliste satirique : les Lettres persanes sont un tableau piquant et malveillant des mœurs et surtout des travers de la société française durant les premières années de la Régence. Qui eût pensé que l'auteur de cet ouvrage amusant, hardi, mais léger, dût écrire un jour VEsprit des lois"!

1. Charles de Secondât, baron de Montesquieu, né à la Brède, près de Bordeaux (1689), mort à Paris (1755). Les Lettres persanes (1721). Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1754). Dialogue de Sylla et d'EucrcUe (1745). VEsprit des lois (1748).

Page 1