CHAPITRE VIU Dix-huitième siècle. — auatrième période
Beaumarchais.
iVO. Depuis trente ans, Rousseau, Mably, Raynal, Diderot préparaient, annonçaient, appelaient une révolution générale dans les idées, dans les mœurs, dans les institutions. Elle arriva, et l'événement qui en donna le premier signal fut un événement littéraire. Même avant
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la convocation des états généraux, la Révolution fut commencée, aux yeux de tous les hommes clairvoyants, le jour où Beaumarchais parvint à faire représenter publiquement le Mariage de Figaro (27 avril 1784) contre la volonté formelle du roi Louis XVI.
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais était né à Paris en 1732; fils d'un horloger, il apprit d'abord le métier paternel, et y réussit assez bien pour entrer à la cour sur le pied d'habile artisan; mais bientôt, poussé d'ambition plus haute, il y achète un office et un titre; afin de mieux railler la noblesse, il se fait noble lui-même; il disait plus tard : a J'ai vingt ans de noblesse prouvée, qui est bien à moi; fen ai quittance. » Cependant il s'enrichissait par des spéculations financières, avant de se ruiner par le même moyen. A trente-cinq ans, il débute au théâtre; il fait jouer Eugénie (1767), drame composé selon les théories de Diderot, tragédie bourgeoise en prose, toute sentimentale et larmoyante, cinq actes durant. Bientôt, sa fortune et sa réputation sont compromises à la fois par la perte d'un procès considérable ; il en intente un autre à ses juges; il écrit contre le rapporteur de son procès, Goezman, quatre Mémoires qui sont un chefd'œuvre dans ce genre de pamphlets. Il avait réussi à confondre sa cause toute personnelle avec l'intérêt public, et à passionner l'opinion en sa faveur. Tel fut le succès des Mémoires que Voltaire, facilement ombrageux, ne put s'empêcher d'en être un peu inquiet pour lui-même : « Ces Mémoires^ écrivait-il, sont bien prodigieusement spirituels ; je crois cependant qu'il faut encore plus d'esprit pour faire Zàire et Mérope. » Le Parlement condamna les deux parties (26 février 1774). Beaumarchais refusa de céder, et deux ans plus tard parvint à faire annuler la sentence rendue contre lui.
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l»i. La même année, on jouait le Barbier de SévUle (23 mars 1776), que le Mercure du temps apprécie assez bien dans ces termes : « Cette comédie est un imbroglio comique où il y a beaucoup de facéties, d'allusions plaisantes, de jeux de mots, de lazzis, de satires grotesques, de situations singulières et vraiment théâtrales, de caractères originaux, et surtout de gaieté vive et ingénieuse. » Ce feu d'artifice éblouit plus qu'il ne charma; la pièce eut peu de succès. Alors Beaumarchais se fait l'éditeur de Voltaire qui vient de mourir, et en même temps il écrit le Mariage de Figaro, pour forcer l'applaudissement public par un coup violent. D'abord Louis XVI lit le manuscrit, et il défend qu'on joue la pièce. Mais en 1784, le roi, pressé par l'opinion publique et par la cour ellemême, lève à regret l'interdiction; la pièce est jouée le 27 avril, et reste à la scène deux ans de suite ; dans cette satire audacieuse, toute la haute société du temps, ses principes, sa hiérarchie, ses préjugés, ses croyances, ses goûts, ses travers, tout était honni pêle-mêle avec une verve étourdissante et un esprit entraînant. Tel est l'aveuglement qui précède les grandes crises ; l'aristocratie ellemême s'était portée en foule à ce spectacle où elle était bafouée; la pièce n'avait pu paraître au jour que grâce à l'intervention active de quelques grands seigneurs; et tandis qu'on la jouait encore à Paris, le 19 août 1785, le Barbier de Séville fut représenté au Petit-Trianon, par des acteurs illustres, dont faisaient partie la reine elle-même et le comte d'Artois, frère du roi.
Comme beaucoup de ceux qui avaient préparé la Révolution, Beaumarchais ne la trouva point clémente; il connut la prison, l'émigration et l'exil. Sous le Directoire, il rentra en France, mais pour y mourir (le 19 décembre 1799V Avant la chute du trône, il avait fait jouer
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sans succès la Mère coupable (1792), suite malheureuse' du Mariage de Figaro, mais où les larmes remplacent la gaieté, où la déclamation tient lieu d'esprit.
Chamfort et Rivarol.
i»*. Dans cette période littéraire si violemment troublée par les événements politiques, les grands écrivains sont rares, les hommes de talent abondent. Chamfort et Rivarol S divisés par leurs opinions et leurs alliances, ont laissé deux noms associés dans une renommée commune ; tous deux brillèrent par Tesprit à la veille du jour où Tesprit allait cesser d'être une puissance, et tous deux furent diversement victimes de laUévolution, que l'un avait appelée de tous ses vœux et servie par ses écrits, que l'autre a vivement combattue dès le premier jour. Il n'est guère resté de Chamfort qu'un Éloge brillant de La Fontaine, un Éloge de Molière; et surtout des Pensées^ maximes, anecdotes, où Ton a recueilli la fleur de cet esprit vif, aiguisé, mordant, mais amer jusqu'à l'injustice, aigri jusqu'à la misanthropie. Rivarol, qui n'a pas moins de malice, garde un peu plus de bonne humeur, soit dans le Petit Almanach de nos grands hommes (publié en 1788), amusante satire des écrivains contemporains ; soit dans les nombreux articles politiques écrits par lui, dans divers journaux, en France d'abord, de 1789 à 1792, puis à Bruxelles, à Londres et à Hambourg, où l'émigration le conduisit. Rivarol a dispersé son talent dans un trop grand nombre d'écrits éphémères, mais il y avait en lui plus que Tétoffe d'un homme d'esprit, ce qui d'ailleurs est déjà quelque chose. Dans un temps plus favorable aux études, il aurait pu devenir un critique littéraire éminent,
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i. Chamfort (1741-1794).— Rivarol (1753-1801).
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ci bien mériter de la langue française par de précieux travaux philologiques.
La prépondérance de notre langue en Europe avait survécu au siècle de Louis XIY. Jamais cette royauté ne fut plus complète et plus universellement acceptée qu'au xvin^ siècle. Alors la plupart des cours ne parlaient pas une autre langue que la nôtre, et plus d une académie étrangère dédaignait Fidiome national pour s'exprimer exclusivement en français *. En 1783, l'Académie de Berlin mit au concours ces trois questions : a Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle? — Pourquoi méritet-elle cette prérogative? — Est-il à présumer qu'elle la conserve? » Rivarol obtint le prix pour un discours où manque assurément la connaissance approfondie de la langue, mais qui est tout rempli d'un enthousiasme sincère pour le sujet traité :
« Elle est de toutes les langues du siècle, disait-il, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociable, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine ; et voilà pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités ; elle y règne depuis la conférence de Nimègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus fixe.
« Aristippe, ayant fait naufrage, aborda dans une île inconnue, et, voyant des figures de géométrie tracées sur le rivage, il s'écria que les dieux ne l'avaient pas conduit chez des barbares : quand on arrive chez un peuple et qu'on y trouve la langue française, on peut se croire chez un peuple poli. »
1. Voltaire écrit d'Allemagne, le 24 octobre 1750 : (r Je me trouve ici en France. On ne parle que notre langue ; l'allemand est pour es soldats et pour les chevaux : il n'est nécessaire que pour la route. »
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Bernardin de Saint-Pierre.
iVS. Tandis que Beaumarchais, dans le fameux Monologue de Figaro, semblait donner le premier signal de la Révolution prochaine, l'idylle fleurissait avant la tempête; Paul et Virginie avait paru en 1787. L'auteur, Bernardin de Saint-Pierre S après avoir, trente années durant, couru les deux mondes et cherché fortune dans les aventures les plus singulières, avait enfin trouvé sa voie en herborisant avec Jean-Jacques Rousseau vieilli, dont il fut le dernier ami. En 1784, il publia les Études de la Nature, et du jour au lendemain fut célèbre. Son style brillant, lumineux, chatoyant, Témotion douce et la tendresse un peu molle mais caressante qu'il mêle à ses tableaux, charmèrent ses contemporains. Ils nous charment moins aujourd'hui. « Il y a dans le style de Bernardin de Saint- Pierre, dit Joubert, un prisme qui lasse les yeux. Quand on Ta lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés dans la campagne qu'ils ne le sont dans ses écrits. )) Mais les défauts mêmes qui nous choquent dans sa manière, cette sensiblerie trop continue pour ne pas sembler quelquefois suspecte d'affectation, cette emphase dans le sentiment et dans l'expression, qui irrite aujourd'hui notre goût, épris du naturel et du vrai, enchanta tous les cœurs, dans cette période singulière d'apaisement trompeur qui, durant les dernières années du règne de Louis XVÏ, semblait réconcilier toutes les opinions dans une sympathie universelle, et dans le rêve d'un bonheur sans nuage promis à l'humanité. C'est par Bernardin de Saint-Pierre que s'est surtout transmise au
1. Bernardin de Saint-Pierre (1757-1814). Voyage à Vile de France (1773). Études de la nature (1784>. Paul et Virginie {i'i^l). La Chaumière indienne (1790). Les Harmonies de la nature 1796).
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XIX® siècle l'influence littéraire et poétique de Rousseau, si sensible à travers les changements d'idées, de cadres, et de formes, chez Chateaubriand et tous ses disciples jusqu'à la veille du temps où nous sommes
Mirabeau.
ft4. La période révolutionnaire (1789-1800) ne fut pas favorable à la littérature. La politique et la guerre absorbèrent toutes les âmes. La poésie elle-même fut mise au service des passions du jour; les tragédies furent des pamphlets dialogues, et les odes furent des hymnes d'apparat, destinés à orner les fêtes républicaines et à enflammer le civisme. Toutefois il ne faudrait pas croire qu'une époque de trouble et de bouleversement soit nécessairement fatale à l'inspiration littéraire et poétique ; ce qui remue profondément les âmes, peut aussi les inspirer. Laissant de côté tous les hommes secondaires, poètes de circonstance, journalistes éphémères, orateurs applaudis un jour, oubliés le lendemain, nous admirons dans cette époque un grand orateur et un grand poète : Mirabeau et André Chénicr.
L'éloquence politique existait en France avant la Révolution de 1789, mais sans tribune et sans journaux, sans influence efficace et sans échos prolongés, cachée dans les parlements ou dans les états provinciaux. Lorsque s'ouvrit l'Assemblée nationale, cette force nouvelle prit l'essor, et du jour au lendemain les orateurs politiques, dans tout le pays, furent seuls célèbres, seuls écoutés, seuls puissants. Toute autre littérature s'assoupit ou disparut.
i»5. Mirabeau* fut le plus éloquent dans cette géné-
1. Gabriel Honoré de Riquetti, comte de Mirabeau (4749-1791). Essai sur le despoiismc (177G). Lettres écrites du donjon de Vin-
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ration éloquente. Les discours de ses contemporains les plus admirés, Maury, Cazalès, Vergniaud, Barnave ont perdu beaucoup de l'intérêt de la première heure ; le temps les a fanés ; ceux de Mirabeau, froidement relus aujourd'hui, gardent encore leur éclat et leur flamme. Né en i 749, d'une famille noble de Provence dont l'histoire semble un roman d'aventures, voué dès l'enfance à la haine inexpliquée d'un père philanthrope envers les étrangers et tyran de sa famille, il avait, avant trente ans, passé déjà sept ans dans cinq prisons, coupable sans doute, et gravement peut-être, mais non jugé ; car on l'emprisonnait en vertu de lettres de cachet, obtenues par son père : on pourrait ne pas chercher ailleurs les causes de sa colère contre un ordre pohtique où florissaient des abus dont il avait cruellement souffert.
Détruire le pouvoir arbitraire, tel fut le but de sa vie et l'effort de son éloquence dès le jour où il parut dans l'Assemblée constituante. Il n'y a pas deux parts à faire dans sa courte carrière politique (1789-1791) : celle du tribun qui déchaîne la Révolution et celle du monarchiste, payé, sinon vendu, qui s'efforce de revenir en arrière et de raffermir un gouvernement ébranlé par ses propres mains. Cette division n'est qu'apparente, et Mirabeau voulut et dit les mêmes choses depuis le premier jour de la Révolution jusqu'à celui de sa mort : la liberté politique, l'égalité civile, et le gouvernement monarchique.
196. Mirabeau écrit mal, mais il a un style à lui. Le plus grave défaut de sa phrase incorrecte, inégale, heurtée, c'est l'impropriété fréquente des termes, et l'incohérence des images; mais ces taches se perdent dans
ce unes (publiées en 1792). Delà monarchie ptntssienne (1788). Discours (publiés en 1820, etc.).
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1 éclat de Tensemble. Chez lui, quand le mot est juste, il porte au but et frappe conune un trait ; quand Timagc est vraie, elle éblouit.
Sa forme, trop constamment oratoire, devient fatigante hors de la tribune. Comme il semble toujours avoir un public devant lui, quand ce public est imaginaire, le lecteur demeure froid. Mais à la tribune, ce défaut devient presque une qualité, fût-il poussé parfois jusqu a Temphase. La tribune a ses lois d*optique ainsi que le théâtre ; sur Tune et Tautre scène tout ce qui n*est pas un peu grossi paraît grêle.
Mirabeau n'était pas de ces orateurs diserts, mais peu abondants, dont la veine fournit à peine en quelques mois un discours poli et châtié. La sienne est un fleure inépuisable. En vingt-deux mois, à FAssemblée nationale, il prononça cent cinquante discours à la tribune, sans compter ceux qu*il prodigua dans les comités ou dans les clubs, et les notes secrètes remises à la cour, et une correspondance immense. 11 était, naturellement, assisté par des secrétaires, mais il ne faut pas, comme on a essayé de le faire, exagérer la part de ses collaborateurs. Quand Mirabeau fut mort, aucun de ses secrétaires ne réussit à écrire une seule page qui rappelât, même de loin, le maître.
André Ghénier.
199. Mirabeau est un génie heurté, excessif, inégal dans son abondance verbeuse, mais puissante. Tout autre est le talent pur, exquis, achevé (dans son œuvre imparfaite) d*un grand poète, son contemporain, du seul grand poète qu'ait enfanté le xviii*^ siècle en France, André Chénier.
André-Marie de Chcnier naquit à Constantinople, le 50 octobre 1762, d*une mère grecque et d un père fran-