‹ Leçons de littérature françaiseChapitre 74 sur 106 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

çais. Amené en France en 1765, il se révéla poète dès Tàge de seize ans ; imitant d'abord ou traduisant l'antiquité grecque et latine, et déjà montrant dans ses vers un vif et'profond sentiment de la nature, sentiment rare à cette époque. 11 servit dans larmée, comme volontaire, pendant quelques mois ; il voyagea en Italie, en Suisse, et, le premier, célébra les beautés alpestres et la poésie des grandes montagnes. Plus tard, il' fut trois ans à Londres, attaché à l'ambassade de France; mais cet enfant de l'Orient lumineux s'ennuya dans les brumes du Nord. Quand il revint à Paris, la Révolution était commencée. Il s'y jeta avec ardeur; passionné pour la liberté, il haïssait la violence et le désordre, il avait le culte de la loi, l'horreur de tout arbitraire ; un patriotisme sincère et absolument désintéressé. Ces sentiments furent les siens jusqu a son dernier jour. André Ghénier est du très petit nombre d'hommes qui n'ont jamais changé pendant la Révolution ; quand il eut obtenu ce qu'il demandait, non pour lui, car il ne demandait rien, mais pour la France, c'est-à-dire la liberté sous le régime des lois, il s'arrêta, il dit : « C'est assez » et s'efforça non de remonter le torrent, mais de l'arrêter. Le torrent l'emporta.

Son œuvre inachevée, mutilée, mais considérable par l'étendue et plus encore par la valeur, se divise en deux parts : l'une, écrite avant la Révolution, renferme quatrevingt-onze églogues ou bucoliques, pièces achevées ou seulement esquissées, avec cinq fragments à*idylles ; la plupart de ces pièces, parmi lesquelles il faut chercher les plus célèbres de l'œuvre {l'Aveugle, le Mendiant, la Liberté, la Jeune Tarentine), doivent beaucoup à des modèles grecs ; mais qui expliquera le secret de cette imitation qui, même en traduisant, reste absolument originale ; et môme en exprimant des images, des sentiments que la langue n'avait jamais exprimés, ne lui

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impose aucun effort apparent, aucun terme qui ne soit clair et connu de tous? La tentative de la Pléiade est ainsi reprise par Chénier avec plus de bonheur; et avec une intelligence du génie grec bien plus vive et bien plus exquise. Ronsard avait violenté la langue ; Chénier lassoujîlit.

198. Aux bucoliques il faut joindre les poèmes; aucun n'est achevé, mais il existe des fragments considérables de plusieurs, surtout de VHermès, son œuvre favorite, qui devait être une sorte d'encyclopédie de la nature et des hommes, à l'image du De natura rerum de Lucrèce. Avec son siècle (dont il est encore par plus d'un côté de son esprit, comme il est du nôtre par l'âme et le génie poétique), Chénier veut tout expliquer, tout démontrer, tout soumettre aux lois de l'analyse et de la raison. Plus tard il eût compris qu'à l'époque où nous sommes parvenus dans la vie de l'humanité, un poème encyclopédique est encore plus impossible dans nos civilisations trop compliquées qu'un poème épique.

Les autres fragments de poèmes appartiennent à des œuvres commencées seulement, qui devaient s'appeler l'Invention, l'Amérique, V Astronomie ; les titres sont dans le goût didactique du temps ; les vers sont presque toujours d'une beauté achevée. C'est une poésie toute jeune et toute fraîche dans des cadres surannés.

Les fragments d'œuvres dramatiques, les fragments de satires sont trop courts pour être appréciés ; au contraire, quatre-vingt-seize élégies et cinq épUres nous offrent beaucoup de pièces terminées; l'auteur y raconte ses voyages, ses souvenirs, ses amitiés, ses plaisirs, ses jeunes ambitions, ses grandes espérances qui devaient être sitôt déçues par la mort. La plus curieuse épître est celle où Chénier nous initie aux secrets de son travail

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